Prix des livres en Belgique : solliciter l'Etat français, une idée ancienne

Nicolas Gary - 15.04.2015

Edition - International - Belgique tabelle - surcote prix livres - distributeurs France


En 2010, le CAIRN avait présenté une étude démontrant l'importance d'une harmonisation des prix de vente des livres entre la Belgique et la France. Déjà, à cette époque, la tabelle, une surcote du prix public, était dénoncée. Selon les données présentées à cette époque, 69 % des ouvrages vendus sur le marché belge étaient importés de France – et le marché belge représentait 5 à 6 % du chiffre d'affaires de l'édition française...

 

 Les indignés à Bruxelles

Bientôt le reoutr des Indignés à Bruxelles ?

guy masavi, CC BY SA 2.0

 

 

À cette époque, plusieurs grandes tendances se dégageaient : le recul des grands lecteurs, l'apparition de nouvelles formes de loisirs ou encore la présence de contenus gratuits en ligne. Ainsi, entre 2005 et 2010, le marché du livre passait de 278 millions € à 264 millions (avec un pic en 2007 à plus de 285 millions €). 

 

Ces grandes tendances posées, on constatait également que le public francophone avait acheté moins de livres, sur l'année 2007, qu'en regard de 1985 : l'érosion était manifeste. On passait de 34 à 47 % de personnes n'ayant lu aucun livre entre les deux périodes. Et les grands lecteurs diminuaient de 9 à 5 % – soit plus de 20 livres lus par an.

 

Pour le cas belge, en région Bruxelles, le montant des achats de livres passait de plus de 260 € à 180 € par an, entre 2005 et 2009. Dans ces circonstances, le prix du livre devenait un véritable enjeu – qui revient aujourd'hui, à la lumière d'une importante actualité dans le secteur de l'édition. 

 

Sans en reprendre l'historique, l'apparition de la tabelle se justifiait, en 1974, par la nécessité de compenser les fluctuations des taux de change. Abolie officiellement le 7 juin 1987, elle devint alors « mark-up », et s'est poursuivie malgré tout. Dilibel (filiale de Hachette Livre) et Interforum Benelux (filiale d'Editis) distribuaient déjà, en 2010, environ 60 % des livres français. Avec des maisons prestigieuses, et truffées d'auteurs bankables, les distributeurs peuvent profiter de ventes importantes, et donc, par l'application de la tabelle, gagner plus sur une même vente. 

 

Le passage à l'€uro n'aura finalement pas fait d'heureux 

 

En matière de BD, la tabelle est de 3 à 4 %, mais avec le livre, on peut passer de 13 à 15 % – voire plus avons-nous appris. Or, avec la tabelle telle que l'État belge l'avait proposé, le montant ne dépassait pas 10 % de surcote. Le mark-up contemporain, qui intervient après le passage à l'euro, est, pour sa part, largement supérieur. 

 

Le Conseil de la Concurrence, saisi en 2006, avait rejeté la plainte que le Syndicat des libraires francophones de Belgique avait déposée, considérant que rien ne prouvait une entente entre les deux distributeurs. Et ces derniers justifient l'augmentation des prix par leur présence sur le territoire belge – et la qualité de service, parfois supposée, que cela offre. 

 

Le service de la Recherche du Secrétariat général, et ministère de la Communauté française, reprenait alors, dans un document publié à l'hiver 2011, les propos du Manifeste des distributeurs importateurs de livres membres de l'Association des éditeurs belges. Ce dernier mettait en avant que : 

 

supprimer le mark-up provoquerait une diminution de la marge bénéficiaire des libraires (-11 %) et surtout des distributeurs (-50 %). Ce qui, à terme, aurait des conséquences :

— sociales : faillites de libraires et de distributeurs ou délocalisation en France de ces derniers ;

— économiques puisque les libraires dépendraient des distributeurs français ;

— culturelles : on assisterait à une diminution des points de vente et donc à la raréfaction du livre sur le territoire belge, avec, en corollaire, un service de moins bonne qualité.

Pour Le Manifeste, le mark-up permettrait de maintenir sur le territoire belge un réseau dense de points de vente où serait proposée une offre de livres suffisante et diversifiée. D'autre part, ce marché laisserait le libraire libre de faire jouer la concurrence en pratiquant des ristournes (pratique autorisée dans un régime de prix conseillé où les marges de manœuvre sont plus importantes qu'en France).

 

 

A contrario, les opposants font valoir, depuis toujours, que le consommateur belge se voit contraint d'acheter les livres plus chèrement. Mais surtout que les librairies traditionnelles ne peuvent pas concurrencer les grandes surfaces, la vente en ligne, ou encore les librairies françaises frontalières. 

 

Le mark-up est en outre un frein à la présence des librairies belges francophones sur un portail commun de vente en ligne de la librairie indépendante française. L'investissement nécessaire pour ce type de portail pourrait être amorti par une mutualisation des coûts avec la librairie française.

La diversité culturelle est fragilisée puisque seules les grandes surfaces, proposant surtout des « stars » du marché, peuvent pratiquer des prix proches des prix français.

 

 

Depuis bien des années, les acteurs opposés à la tabelle/mark-up tente d'ouvrir des négociations avec les opérateurs français, et le ministère de la Culture belge tentait avec eux d'y parvenir. Mais les enjeux économiques pour les distributeurs français sont importants. 

 

Venise à Bruxelles

C'est carnaval ? 

Céline Colin, CC BY ND 2.0

 

 

À l'époque, une conclusion semblait s'imposer : « C'est pourquoi cette concertation devrait s'opérer sous l'égide du ministre français de la Culture et de sa direction du livre. Seul un arbitrage public peut être à même de faire prévaloir l'intérêt général. Les aspects économiques de cette question ne sont, en effet, pas seuls en cause. La protection des consommateurs, la diversité culturelle et, en définitive, l'avenir du livre de langue française, dans un contexte de mutation technologique sans précédent, réclament plus que jamais la régulation de la puissance publique. »

 

Il importerait alors de se replonger dans les conclusions d'octobre 2009 du Conseil du livre. En trois points majeurs, ce dernier recommandait :

 

1. que la Communauté française, au titre de l'aide à la diffusion, réalise ou soutienne une mesure quantitative des constatations du point 6 ci-dessus, permettant d'évaluer la distorsion de concurrence entretenue par l'existence en Belgique d'exclusivités de diffusion dans le domaine du livre francophone ;

2. que dès maintenant des contacts soient pris pour permettre une concertation entre le Service général des lettres et du livre et le Centre National du livre à Paris ;

3. qu'avant la prochaine présidence belge du Conseil de l'Union européenne, soit organisée une concertation ministérielle franco-belge sur les exclusivités qui ont été évoquées et sur leurs conséquences afin qu'il y soit porté remède : la solution la plus simple étant la fin des exclusivités, l'alternative étant une harmonisation tarifaire organisée dans la zone linguistique.

Les livres édités aux Pays-Bas y sont vendus au même prix qu'en Belgique et ce, grâce à une volonté du secteur de lisser les différences, volonté d'autant plus remarquable que le rapport des volumes à équilibrer est de 1 à 4 sur le marché néerlandophone, alors qu'il serait de seulement de 1 à 20 sur le marché francophone.

 

Touche pas à mon livre

 

Notons qu'une page Facebook s'est, fort logiquement, ouverte, pour inviter les personnes sensibilisées à cette question à venir protester. Une création qui fait suite à la lettre ouverte de près de 80 auteurs belges réclamant l'abolition du mark-up. « Auteurs, nous savons que c'est grâce aux libraires que nos livres rencontrent les lecteurs. Sans cette médiation, ils ne trouveraient que le pâle écho de l'éther. C'est pour ces raisons que nous demandons que d'urgence soit abolie la tabelle. Pour que l'accès au livre soit libéré enfin d'une entrave insensée. » 

 

Il importe de préciser que les auteurs ne perçoivent pas de droits sur les ventes où s'applique la tabelle des distributeurs. « L'éditeur français rémunère l'auteur sur la base du prix public HT fixé par lui pour le territoire français (loi Lang) sans tenir compte des variations locales... qui peuvent être énormes – comme en Suisse, par exemple... Donc sans respecter la lettre du contrat d'édition signé avec l'auteur qui mentionne un pourcentage sur prix de vente HT », nous précisait un auteur. 

 

 

Les auteurs (belges) qui souhaiteraient rejoindre la liste des signataires peuvent se signaler auprès de nous en commentant tout simplement cet article d'un "oui", d'un "je signe", d'un "oui, je signe", etc.

Posted by Pour en finir avec la Tabelle on mercredi 15 avril 2015