Prix du livre : toute la vérité sur l'économie de l'édition

Frédéric Georges - 20.10.2015

Edition - Economie - économie livre - publication revenus - répartition richesse


L’économie du livre est un thème qui nourrit beaucoup de fantasmes. La raison principale en est qu’il n’est pas toujours facile de trouver des informations claires. Dans cette chronique, nous allons nous attacher à donner des réponses précises et objectives aux questions qui se posent dans le secteur du Livre.

 

travailler moins pour lire plus

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Avertissement : De quoi parle-t-on exactement ?

 

Il est impossible et surtout totalement inintéressant de parler de l’édition comme d’un grand tout, un sac au fond duquel tout serait identique. Selon le Syndicat National de l’Édition, en 2014, il y avait en France environ 10 000 (dix mille !) maisons d’édition. L’INSEE recense 3000 entreprises relevant de ce secteur. Dans le nombre, les 20 plus gros ont plus de 5000 titres à leur catalogue tandis que 5000 ont moins de dix titres. Le Monde estime qu’il y aurait entre 1500 et 2000 maisons actives. On se doute bien que les conditions de travail ne sont pas les mêmes aux deux extrêmes. 

 

Il faut aussi faire une distinction par catégories éditoriales. Le SNE en recense 12, de la littérature (24,9 % du chiffre d’affaires du secteur en juin 2015), la jeunesse (14,2 %), les livres pratiques (13,2 %), en passant par l’enseignement scolaire (12,2 %) et la BD (9,3 %) jusqu’à la religion et l’ésotérisme (1,5 %).

 

Comme chaque catégorie à ses contraintes propres, ses traditions, parfois même sa législation, plutôt que de tenter de comparer des chiffres sur des livres qui n’ont rien en commun nous avons choisi d’étudier le cas de la littérature publiée par ces éditeurs qui se situent entre les grands groupes et ceux qui n’ont pas une production régulière.

Même dans cet échantillon, les écarts peuvent être grands selon qu’on parle d’un titre imprimé directement à des dizaines de milliers d’exemplaires ou d’un premier roman lancé bien plus modestement. On se trouve donc en face de chiffres « moyens » certes, mais cohérents entre eux. (via Le Monde)

 

Chapitre I, verset 1 : Le prix du Livre

 

À tout seigneur, tout honneur, commençons par la composition du prix d’un livre traditionnel, en papier. Quand on passe à la caisse en librairie on ne se rend pas toujours compte de ce que l’on paye lorsqu’on achète un livre. Depuis la loi du 10 Août 1981, relative au prix du livre, dite loi Lang, le prix est fixé par l’éditeur et doit être le même dans tous les points de vente du pays. Les libraires peuvent appliquer une remise maximum de 5 %. Un livre à 20 € ne peut donc pas être vendu en dessous de 19 €, toutes taxes comprises. Les livres bénéficient d’une TVA au taux réduit de 5,5 %. Dans toute la suite de l’article, nous ferons référence au prix public hors taxe, car c’est la seule base fiable vu que la TVA peut changer. Elle était de 7 % entre 2007 et 2012. Ce prix public hors taxe est aussi la base sur laquelle s’établissent les barèmes de droits d’auteur. 

 

Quand un auteur signe un contrat avec une maison d’édition, il reçoit normalement un chèque qui représente un à-valoir, une avance sur les droits d’auteur que généreront les ventes du livre. Le contrat indique le montant de l’à-valoir, mettons, 3000 €, et le ou les taux de droits d’auteurs. Par exemple, 8 % sur les 6000 premiers exemplaires, 9 % jusqu’à 12 000 et 10 % au-delà. Ces pourcentages ainsi que l’à-valoir varient en fonction de la notoriété de l’auteur et des moyens financiers de la maison d’édition. 

 

Si on applique cet exemple à un livre vendu 20 € en librairie, l’auteur percevra 8 % du prix hors taxe (18,96 €) soit 1,52 € par exemplaire. Mais comme il a perçu un à-valoir de 3000 €, il ne commencera à toucher de nouveaux droits que quand les ventes auront produit plus de 3000 € de droits d’auteur. Ce n’est donc qu’à partir du 1974e (3000 € divisés par 1,52) exemplaire vendu que l’auteur touche à nouveau de l’argent. Il est important de noter que si, par malheur, le livre ne se vend qu’à 1200 exemplaires, l’éditeur ne doit bien sûr pas de droits d’auteur, mais l’auteur ne doit pas rembourser quoi que ce soit de son à-valoir. 

 

Dans le cas où l’auteur aurait plusieurs livres aux fortunes diverses chez le même éditeur, chaque livre est traité indépendamment. Il est interdit de compenser d’un titre à l’autre. Un éditeur dont un auteur aurait deux livres chez lui, l’un qui se vend et l’autre pas, ne peut pas transférer les droits générés par celui qui se vend pour compenser les méventes de l’autre et en rembourser l’avance. Si un livre ne se vend plus, l’à-valoir ne sera pas remboursé par les ventes, c’est le risque du métier d’éditeur. L’auteur devra percevoir la totalité des droits générés par le livre qui se vend et ne devra pas rembourser (d’aucune manière) l’à-valoir de celui qui ne se vend pas.

 

Il faut ensuite fabriquer le livre. La partie strictement technique (composition du texte, impression de la couverture, impression du texte, achat du papier, façonnage…) représente entre 10 et 15 % selon le type de livre et son tirage. S’il y a des photos, des illustrations, de la couleur, les coûts montent. 

 

I wanna see it printed, printed, printed, printed black (Yeah !)

 

Une fois que le livre existe physiquement, il faut le diffuser et le distribuer. La diffusion est la partie qui incombe aux équipes de représentants qui sillonnent la France pour présenter les nouveautés à venir aux libraires qui passent ensuite commande ou non. Les éditeurs font régulièrement des présentations de leur catalogue pour donner envie aux représentants de le promouvoir auprès des libraires. Les représentants lisent, en général, les livres qu’ils doivent présenter aux libraires. 

 

Librairies à Bordeaux

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Après que les commandes sont passées, c’est le distributeur qui achemine les livres jusqu’aux librairies. C’est aussi lui qui récupérera les invendus, les retours et les amènera au stock de l’éditeur. Les livres sont l’un des rares produits que l’on peut retourner si on ne les vend pas. Les libraires ont un an pour retourner leurs invendus à l’éditeur. Ils achètent les livres, mais s’ils ne peuvent les vendre ils sont remboursés. La distribution est rémunérée sur les flux aller et retour. 

 

En moyenne, la diffusion/distribution représente 55 % à 60 % du prix public hors taxe d’un livre. Dans ce pourcentage est comprise la rémunération du libraire qui peut varier entre 35 % et 40 %.

 

Et l’éditeur ? C’est simple, il prend le reste, soit environ 20 % avec lesquels il paye ses équipes qui ont participé à la mise sur le marché du livre. Depuis les éditeurs qui ont travaillé sur le texte avec l’auteur, les fabricant.e.s qui mettent en forme le livre et la maquette de la couverture, s’assurent avec le concours des correcteurs qu’il n’y a pas de coquilles, que l’impression est conforme, en passant par les attaché.e.s de presse qui font le siège des journalistes pour qu’ils lisent le livre ET en parlent, jusqu’aux relations libraires qui organisent des tournées pour les auteurs de librairies en festival aux quatre coins du pays et les community managers qui essaient de faire vivre le livre sur les réseaux sociaux. L’éditeur finance aussi tout ou partie des voyages des auteurs qui font la promotion de leur livre.

 

Avec ce qui reste une fois que tout est payé, il recommence le cycle en finançant les prochains livres de son programme. Les best-sellers financent donc les livres qui ont un public plus restreint. Ainsi, les polars financent les sciences humaines par exemple. Cette péréquation est ce qui fait marcher l’édition. On peut prendre d’autant plus de risques avec des inconnus qu’on a plus d’auteurs qui se vendent régulièrement.

 

Certains verront dans cette répartition du prix du livre un déséquilibre largement en faveur de l’éditeur au détriment de l’auteur. Il faut aussi prendre en considération le fait que non seulement l’éditeur doit financer ses frais généraux (salaires, loyers, recherche d’auteurs…), mais qu’en plus il y a un énorme décalage entre le moment où l’éditeur commence à dépenser de l’argent pour un livre et celui où l’argent commence à rentrer dans ses caisses. Alors que la Rentrée littéraire bat son plein, les éditeurs ont déjà présenté aux représentants leur programme pour janvier/février. Les livres qui en font partie ont été signés parfois un ou deux ans auparavant. Les à-valoir ont déjà été payés ainsi que les traductions éventuelles et les rentrées financières ne commenceront au mieux que deux mois après la sortie des livres.