Prix Nobel 2015 : Svetlana Alexievitch en a fini avec le régime soviétique

Julie Torterolo - 12.11.2015

Edition - Société - Prix nobel - Svetlana Alexievitch - nationalisme russe


L’auteure biélorusse Svetlana Alexievitch recevra le prix Nobel de littérature le 10 décembre prochain à Stockholm, en Suède. En attendant sa prestigieuse récompense, l’intellectuelle a accepté un entretien exclusif avec l'AFP. L’occasion pour elle de partager ces inquiétudes, et surtout mettre en garde l’Europe, contre le nationalisme russe. Et de préciser ses projets d'écriture. 

 

Svetlana Alexievitch (Elke Wetzig ,CC BY-SA 3.0)

 

 

« Ce dont nous avons le plus peur, c’est du nationalisme russe ». L’auteure — qui a écrit des ouvrages toujours interdits dans son pays pour son portrait, loin d’être flatteur, de « l’homme soviéticus » — se dit effrayée par la « renaissance » de ce nationalisme russe. Elle constate en effet une adoration par une partie de la population russe, notamment les jeunes, du président russe, Vladimir Poutine. « Nous savons que tout nationalisme mène au fascisme. C’est le plus dangereux. Et nous espérons que peut-être nous arriverons à l’éviter. Mais il est difficile de prédire quoi que ce soit », alerte-t-elle. 

 

Depuis l’annonce de son prix Nobel le 8 octobre dernier, cette ancienne journaliste de 67 ans rencontre un enthousiasme de la part d’une partie des Biélorusses. « Des gens m’embrassent, veulent prendre des photos avec moi », confie-t-elle. Cependant, une ombre au tableau persiste : pour le président du pays, Alexandre Loukachenko, « tout reste comme avant ». « Loukachenko a tout de suite déclaré que je voulais salir le peuple russe », rajoute-t-elle, fataliste. L’auteure de La fin de l’homme rouge (Actes Sud, 2013), la situation politique de la Russie et de l'ancienne Ruthénie blanche, n’avance « vraiment pas très vite »

 

« Dans les années 1990, quand on a lancé la Perestroïka, nous avons espéré que (la démocratie) serait mise en œuvre rapidement. Mais nous avons été romantiques, naïfs », analyse l’écrivaine. « L’homme ne peut pas devenir libre si rapidement. Il était dans un camp et le lendemain il devient libre. Non ! Nous avons compris que cela prendrait du temps. Cela aura lieu, mais pas rapidement. »

 

Elle revient aussi sur le sujet brûlant depuis février 2014 : l’annexion de la Crimée par la Russie, que le peuple russe a approuvée à 97 % par référendum le 16 mars 2014. « Si l’Ukraine arrive à se relever et devient effectivement un pays libre, alors ce sera le meilleur argument pour les gens » aujourd’hui aveuglés par le nationalisme, explique-t-elle.

 

L'écrivaine entame un nouveau cycle, "consacré à l'amour"

 

Mais pour l’intellectuelle, la politique de sanction de l’Europe depuis cet événement n’est pas dès plus efficace. « J’ai voyagé en Sibérie et, après, j’ai fait un tour au Bélarus. Et j’ai été très étonnée par l’effet produit par les sanctions », dit-elle. « D’un côté, les sanctions frappent l’économie et nuisent à la puissance de la dictature. Mais de l’autre côté, ils aident à unir le peuple. Ils créent l’image de l’ennemi : l’Europe est un ennemi, les États-Unis sont un ennemi et le résultat c’est que la nation est rassemblée autour d’un leader, autour d’un dictateur. »

 

L’auteure a ainsi consacré une majeure partie de son travail d’écriture à la Russie et la population russe, qu’elle décrit ainsi comme loin de la liberté notamment dans son livre La Fin de l’homme rouge ou le temps du désenchantement traduit par Sophie Benech et Michèle Kahn et paru chez Actes Sud en 2013. Cependant, elle confie à l’AFP que son travail le régime soviétique est désormais terminé. Elle a entamé un nouveau cycle « consacré à l’amour ». 

 

Tout comme ses anciennes œuvres, qu’elle met entre sept et dix ans à rédiger, les témoignages seront à l’honneur. Un exercice qu’elle maîtrise : son éditeur français, Michel Parfenov, pointe d'ailleurs du doigt sa facilité à échanger avec les gens et la manière dont il se confie de manière intime à l’écrivaine. 

 

Pour Svetlana Alexievitch, toutes ses démarches ont un sens : « Il faut se libérer de la banalité. Ça ne m’intéresse pas d’écrire ou d’entendre ce qu’on peut lire dans les autres livres. »