Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Projection privée : le Mk2 de Marin Karmitz préfère la BnF à la BNP

Nicolas Gary - 27.08.2013

Edition - Bibliothèques - BnF - Marin Karmitz - Mk2 bibliothèque


Dans le fonctionnement de la BnF, la relation entre l'établissement et les cinémas MK2 ont posé problème à plusieurs reprises déjà. Depuis plusieurs années, les investissements réalisés par Marin Karmitz ne sont pas vraiment du goût de tous, que l'on trouve parfois un brin envahissants. 

 

 

mk2-cyclettes

dierk schaefer, CC BY 2.0

 

 

On s'en souvient, le hall d'entrée de la BnF fait partie des enjeux du président Bruno Racine de longue date. En juin 2008, il estimait déjà que cette entrée n'était pas simple à trouver. « Il faut la repenser et en faire un foyer d'attractions et de convivialité, avec boutiques, librairies, restaurants... Cela donnerait aux passants des raisons de ne pas rester au pied des escaliers. Nous devons casser cette image de mise à distance donnée par le bâtiment. »

 

Entrée, sans frapper

 

Or, c'est ce qui était arrivé en novembre 2011, lorsque la société MK2 Vision avait injecté entre 7 et 8 millions € destinés à la rénovation du hall, entre autres choses. En contrepartie, le cinéma profitait alors d'une absence de redevance liée au bail locatif. Pour certains, il s'agissait simplement d'une « concession avantageuse et sans appel d'offre du domaine public ».

 

Le président Racine, alors sollicité par ActuaLitté, avait assuré que ce partenariat public-privé était essentiel. « Dans une période de pénurie budgétaire, il nous a alors semblé que passer par un financement privé pour concrétiser les deux points évoqués était le plus judicieux. Cette solution nous permet de mener à bien le projet de déploiement commercial, encore une fois, envisagé dès la création de la BnF, mais également la rénovation de l'entrée, qui intégrera l'accès pour les personnes handicapées. Or, je tiens à préciser qu'il y a bien eu un appel d'offres public, avec plusieurs approches, mais une seule proposition ferme, qui a été formulée par la société de M. Karmitz. »

 

Mais voilà, les arrangements passés entre les deux structures se sont matérialisés au travers d'un slogan qui pique un peu les yeux. Une communication « d'une maladresse inconsciente », nous assure une personne de l'établissement. Quant au fil Twitter, Sauvons la BnF, il ne dit pas moins : 


 

Cette affiche, en 4 mètres par 3 était apparue la semaine passée, mais n'aura finalement pas fait long feu, dans l'entrée du Mk2 Bibliothèque. Dès jeudi 22 août, l'affiche tombe, alors que dans le même temps, l'accord passé octroiera plus de mille mètres carrés d'un espace public à l'entrepreneur. Et la FSU d'assurer

Soucieuse de ne pas faire de vagues au moment où elle brade plus d'un millier de mètres carrés d'espace public presque sans contrepartie à Marin Karmitz et détruisant l'ancienne entrée pour des motifs fumeux afin de faire passer les lecteurs devant les étals et les 4 futures salles du commerçant  – dont-il faut rappeler qu'il fut membre de l'extrême gauche dans les années 70 avant que Nicolas Sarkozy ne le nomme délégué général du « Conseil pour la création artistique ».

 

Il semble que la BnF se soit également pris les pieds dans le tapis de la communication, en assurant que l'affiche avait été retirée du Mk2... parce que la direction de la BnF ne l'avait pas validée. Difficile à comprendre, explique le syndicat : en quoi l'établissement public intervient-il dans la communication d'une société privée - et dans le même temps, comment est-il envisageable que le Mk2 s'approprie de la sorte l'image de l'établissement public. 

 

Ces 1000 mètres carré ne datent pas d'hier : dans sa lettre de mai-juin 2012, la BnF expliquait que l'espace situé entre les auditoriums avait toujours eu une vocation commerciale, « du moins sans lien avec les offres directes de la Bibliothèque à ses lecteurs ou ses visiteurs ». Or, depuis 15 ans, l'espace restait inoccupé. 

Suite à un appel public à candidatures qui proposait l'affectation de cet espace, complétée par la prise en charge de la réalisation d'une nouvelle entrée de la Bibliothèque, la société MK2 a été retenue, son offre soutenue par le ministère de la Culture et expertisée par France Domaine. Une concession de trente ans (avec versement de redevances à la Bibliothèque) permettra à MK2 d'aménager dans cet espace quatre salles de cinéma orientées art et essai et, dans cette perspective, MK2 assumera financièrement la création d'une nouvelle entrée à l'Est de la bibliothèque, conçue comme le bâtiment lui-même par Dominique Perrault.

[...]

Cette nouvelle entrée est l'occasion d'un réaménagement complet du circuit d'accueil qu'on souhaite plus simple, et plus hospitalier. Elle permettra aussi sans doute à terme de développer avec MK2 des synergies dans le domaine de la culture ou des publics.

 

Le syndicat CGT BnF n'avait pas, à cette époque, manqué de s'indigner de cette opération, considérant qu'elle revenait tout simplement à brader la BnF. Une pétition a été lancée dernièrement, qui pointait déjà ces épineuses relations entre Bruno Racine et Marin Karmitz. La FSU, à l'origine de cette pétition, diffusée sur le site Sauvons la BnF,  assure : 

Ainsi les coupes franches régulières et programmées dans les collections en libres accès,  l'expropriation de dizaines de milliers de livres  via la filiale « BnF Partenariats »  accordant sans contreparties des droits d'exclusivité sur des fichiers issus de la numérisation du domaine public ou encore l'installation d'un multiplexe « Mk2 » dans les locaux de la BnF quand l'établissement public manque de place pour faire face à l'accroissement et la conservation des documents.

 

La pétition sera évidemment remise à la ministre de la Culture, dont la réaction, fut-ce vis-à-vis des conditions de la numérisation opérée par Proquest, ne se fait que trop attendre. 

 

"Trop tard, les travaux ont commencé"

 

 

Si du côté des syndicats, on se félicite que le débat public s'ouvre maintenant ouvertement, on constate qu'il est malgré tout trop tard, « les travaux ont commencé ». Cette question de l'entrée Est, qui souffrait de problèmes de visibilité, devait être réglée avec l'offre proposée par Mk2. « Mais la visibilité n'est pas meilleure », observent les utilisateurs et pour les employés de l'établissement, « elle serait même moins visible encore ».

 

Toutefois, cette histoire d'affiche, et d'appropriation de la BnF n'amuse personne. Pas plus qu'elle ne plaît à la BNP, dont les lignes sont occupées. Une fois encore, les questions fusent : « Comment se fait-il que la BnF puisse se réfugier derrière une réponse aussi étonnante, en affirmant qu'on ne lui a pas soumis l'affiche pour validation ? » Et plus encore : « De quel droit ce rapprochement est-il établi entre la BnF et la banque BNP ? Peut-on mettre en relation un établissement bancaire et un lieu patrimonial, comme s'il s'agissait simplement d'enjeux commerciaux dans les deux cas ? » 

 

Selon certaines sources, l'information serait malgré tout remontée au ministère de la Culture, bien que nous ne soyons pas parvenus à obtenir de confirmation. « Les gens sont outrés », observe-t-on dans les syndicats, s'inquiétant par ailleurs de ce qu'il adviendra de l'esplanade dans les années à venir.

 

Verra-t-on fleurir des boutiques de luxes, avec une capillarité entre le rez-de-jardin et cet espace ? « Tout porte à le croire », regrette-t-on, en observant les conditions dans lesquelles Marin Karmitz aurait obtenu l'exploitation des lieux. Mais alors, qu'adviendra-t-il des livres ? C'est une autre question...