ProQuest : un projet conçu sur mesure pour favoriser les objectifs de la BnF

Nicolas Gary - 22.02.2013

Edition - Bibliothèques - BnF - numérisation - ProQuest


S'il est, en France, complexe d'obtenir la moindre explication sur les projets de numérisation d'oeuvres du domaine public, dans le cadre des Investissements d'avenir, solliciter les prestataires n'est pas plus évident. Et pourtant, le manque de transparence dans l'ensemble de ce dossier ne dissimule pas les nombreux écueils, que ActuaLitté a déjà amplement pointés.

 

 

The ProQuest Booth

 Jeffrey Beall, (CC BY-SA 2.0)

 

 

Cependant, il en est un qui pose un sérieux souci de... sérieux. 

 

Lorsque l'on examine dans le détail le partenariat avec ProQuest, on se rend compte qu'il est beaucoup plus restrictif que ceux que cette firme américaine a déjà noués avec des bibliothèques patrimoniales au Danemark, en Italie, aux Pays-Bas et en Angleterre. En effet, le modèle de ProQuest consistait jusqu'à présent à numériser à ses frais des ouvrages récupérés dans les fonds d'une bibliothèque partenaire, en offrant en contrepartie un accès gratuit aux versions numériques pour le pays d'origine. Afin de rentabiliser ses investissements, la firme vend par ailleurs l'accès à sa base pour les pays étrangers, sous la forme d'abonnements proposés aux universités.

 

En effet, dans le cadre du partenariat passé entre la BnF et ProQuest, une exclusivité d'exploitation commerciale a été instaurée, d'un côté, durant dix années. De l'autre côté, la BnF a bien pour projet de commercialiser la base de données, à l'attention des personnes intéressées. En clair : vendre aux bibliothèques universitaires de France l'accès à la base numérisée. Alors que dans tous les partenariats que ProQuest a instaurés avec des bibliothèques patrimoniales, l'accès se fait gratuitement pour le pays d'origine, la BnF a instauré des conditions exceptionnelles - et toujours aussi incompréhensibles.

 

La société ProQuest, contactée par ActuaLitté, a souligné par l'intermédiaire d'un communiqué de Stephen Brooks (Senior Publisher pour le domaine des humanités), que « le partenariat en la BnF et ProQuest est le fruit de négociations longues et productives entreprises par ProQuest et la BnF. Ces négociations ont abouti à l'accord le plus équilibré possible - un accord qui tient compte des besoins et des objectifs des deux partenaires ».

 

Sauf qu'en l'état, personne ne connaît les conditions de l'accord, aussi est-il compliqué de laisser à la seule appréciation de la direction de la BnF, et d'un acteur privé, de définir l'équilibre de l'accord. Mais la société américaine poursuit : « Le partenariat BnF désire adhérer autant que possible aux recommandations concernant la numérisation des documents du patrimoine culturel définie par l'Union européenne. En suivant cette approche, le partenariat a déterminé qu'un niveau d'accès cohérent dans toute l'Europe était une question importante. »

 

Importante, certes, mais contraire, dans son fonctionnement, à tout ce que le Comité des Sages avait proposé, et plus encore, à ce que Bruno Racine avait affirmé, en 2009, lors de son audition par la Commission des affaires culturelles du Sénat. Une démonstration de ce que le président de la BnF savait pertinnement quel était le modus operandi de ProQuest.

 

M. Bruno Racine, président de la BNF, a rappelé les réflexions relatives à l'inscription d'un projet de numérisation, notamment de la presse, dans le cadre du grand emprunt, sachant que la numérisation et la conservation (presque aussi coûteuse) de 20 % des collections concernées (couvrant la période 1870 - 1939) sont estimées à 40 millions d'euros.

Il a souligné ensuite, hormis la Norvège, qu'aucun autre État européen n'avait l'intention de lancer un tel programme, les autres bibliothèques nationales ayant conclu un partenariat avec une entreprise privée ou étant en pourparlers. Il a donné l'exemple du Danemark et de la Belgique, à qui la société américaine ProQuest propose, à titre de contrepartie, un accès gratuit aux œuvres numérisées par ses soins pendant dix ans et un accès payant dans les autres pays pendant cette période.

 

Et ProQuest confirme d'ailleurs que le partenariat public privé, tel qu'envisagé avec la BnF, a été conçu sur mesure. Donc, à l'initiative de l'établissement. « Beaucoup d'aspects du projet sont conçus sur mesure pour favoriser les objectifs de la BnF, tels que la personnalisation des «metadata outputs» dans le but d'intégrer le contenu aussi efficacement que possible au système Gallica et d'augmenter la quantité du contenu qui peut être rendu accessible sur la base de l'open access pendant la période d'exclusivité.

 

ProQuest est également engagé dans la reconnaissance de la présence de documents de la BnF dans son programme de numérisation, en appliquant des réductions appropriées pour assurer qu'il n'y ait pas de frais pour les lecteurs français de livres européens anciens. »

 

Voilà donc une double information, que l'on appréciera à sa juste valeur. Mais l'idée que des « réductions appropriées » seront mises en place laisse dubitatif.