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Psychanalyse de livre : Idhun, un fantasme revenu des cavernes

Tsaag Valren - 28.05.2014

Edition - Société - psychanalyse de livres - Idhun - mémoires


Cette étrange trilogie critique se conclut avec une saga phare en Espagne, qui vient de débarquer en France chez Bayard jeunesse : Idhun. De l'autre côté des Pyrénées, Idhun et son auteur, Laura Gallego Garcia, sont un véritable phénomène national avec plus de 350 000 exemplaires vendus et autant des fans qui se reconnaissent comme ihunites. Pourtant cette série est fustigée par les premiers critiques qui l'ont lue depuis sa sortie en France : une écriture maladroite, des révélations que l'on voit venir des pages à l'avance, et le fait que tout cela rappelle beaucoup un certain Eragon. Et justement, comme pour ce dernier, la clé du succès d'Idhun est peut-être à chercher dans notre inconscient.

 

 

The end has come

cesarastudillo, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 


Le parallèle entre Idhun et la saga Eragon a déjà été fait, petit rappel : ces deux auteurs très jeunes se font reprocher leur style d'écriture et leur scénario plutôt dépourvu d'originalité. En outre, Laura Gallego-Garcia avait écrit, avant Idhun, des romans mieux acceptés par la critique.

 

Pour expliquer le succès d'Idhun, je vais devoir spoiler. Ne lisez pas plus bas si vous désirez conserver l'effet de surprise !

 

Tout l'intérêt du roman réside dans le fait que les personnages se découvrent une autre identité, mais pas n'importe laquelle : ce sont des créatures légendaires. Serpent ailé, dragon, licorne et loup-garou, tous sentent d'entrée de jeu qu'ils ne sont pas tout à fait comme les autres : Victoria est capable de soigner les blessures par superposition des mains, Jack est pyrokinèse. Au fil du roman, ils progressent dans la compréhension d'eux-mêmes, se découvrent d'autres pouvoirs et se rendent compte qu'ils sont destinés à sauver leur monde d'origine, rien que ça...

 

Je veux être une créature légendaire !


L'un des faits les plus frappants dans le succès hispanique d'Idhun est de voir ses fans se reconnaitre comme idhunites, c'est à dire comme étant eux-même en partie des créatures légendaires ! Il existe une pléiades de "psycho-tests" pour aider (ou pas) à se découvrir cette nature ignorée : êtes vous plutôt licorne, fée, dragon, serpent ailé ou loup-garou ? Le succès de ce genre de test n'a pas attendu Idhun, les américains non plus, puisqu'ils sont à l'origine de la communauté Otherkin, méconnue en France mais dont le lien avec Idhun est on ne peut plus étroit.

Otherkin ?


elven star des Otherkin

J'ai effectué moi-même la traduction du peu d'informations concernant les Otherkin :

Le mot « Otherkin » est un néologisme formé par other (« autre ») et kin (« lignée ») en anglais, et cette « autre lignée » s'identifie comme non-humaine. On trouve trace des Otherkin à partir du « Digest Elfinkind », une liste de diffusion entamée en 1990 par un étudiant de l'Université du Kentucky, à destination des « elfes et des observateurs intéressés », une forme d'elficologie américaine, en somme.

 

Au même moment, des newsgroups tels que alt.horror.werewolves et alt.fan.dragons furent créés pour que les fans de ces créatures se réunissent dans le contexte de la Fantasy, de la littérature et des films d'horreur, mais ont progressivement accueilli des personnes qui se sont identifiées comme étant elles-mêmes des créatures mythologiques.

 

Les premiers otherkins sont donc les admirateurs des elfes... au point de se voir elfes eux-mêmes. La première utilisation enregistrée de l'expression « otherkin » pour les désigner est mentionnée en juillet 1990. On peut considérer que la naissance officielle de la communauté Otherkin remonte au « manifeste de la nation elfique » (Elven Nation Manifesto), publié le 6 février 1995, sur Usenet, y compris à destination des groupes alt.pagan et alt.magick. Ce document fut presque universellement considéré comme un troll (c'est le cas de le dire) ou une bonne blague, cependant, de nombreuses personnes sont entrées en relations avec l'auteur original pour rejoindre sa liste de diffusion, le « Digest Elfinkind », dont est issu le terme d'« otherkin ».

 

Les otherkin se réunissent autour de la croyance idéologique selon laquelle ils sont « autre chose qu'humains ». Certains revendiquent leur filiation directe avec des créatures mythologique grâce à l'existence de textes fondateurs anciens mentionnant des créatures légendaires comme ancêtres directs de communautés humaines, comme les elfes Tuatha Dé Danann, les anges de la Bible ou les empereurs orientaux au titre de « fils du dragon ». Cependant, la définition la plus courante des otherkins est que, « si leur enveloppe est humaine, leur âme ne l'est pas », elle s'appuie principalement sur la croyance en la réincarnation et en la transmigration des âmes.

 

Un mouvement très proches de celui des Otherkins, parfois confondu avec lui, est celui des Thérians (ou hommes-animaux), qui estiment être, comme le nom l'indique, en partie des animaux. Les croyances et les pratiques des Otherkins sont généralement considérées avec perplexité, sinon avec mépris. De même que le courant de la Faery Wicca, dont les deux fondateurs enseignent à travers des ouvrages "New Âge" comment se transformer en créature féerique. 

Et pourtant, elles remontent à la préhistoire !

Ce vieux rêve de se changer en dragon ou en licorne n'a rien de nouveau : dès la préhistoire, on trouve de curieuses peintures pariétales représentant des êtres mi-hommes mi-animaux, et une pléiade d'interprétations : représentation d'un Dieu, invocation pour la chasse, et surtout celle qui a le vent en poupe : le chamanisme. L'humanité garde un souvenir plus ou moins conscient de ces temps où elle partageait étroitement son biotope avec des animaux, et a désiré s'approprier leurs qualités. Je ne saurais dater le basculement de ce désir sur les créatures légendaires, mais il est certain qu'on le retrouve à l'antiquité à travers les lycanthropes, ainsi que dans la Bible : le Diable prend forme humaine ou se présente en dragon à sept têtes.

 

On rejoint là une autre évidence liée à la transformation en créature légendaire : vu dans notre société occidentale comme une sorte de perversion malsaine, ce pouvoir sera d'ailleurs relié à la sorcellerie et au malin durant des siècles : les sorcières peuvent se transformer en animaux, mais pas que... l'envie secrète de devenir dragon, loup-garou, elfe, fée ou licorne a de tous temps accompagné l'humanité, mais est restée cachée, enfouie, et attendait une autre époque pour ressurgir à la lumière du jour... une époque d'otherkins, d'idhunites, de wicca et d'elficologie. 

Idhun : un très vieux fantasme revenu des cavernes ?

Idhun est donc clairement la première saga de romans qui présente la transformation en créature légendaire comme une évidence découlant de sa propre nature, de plus, les personnages sont tous des adolescents. Je ne vous refais pas ce speech sur l'âge où l'on découvre son corps, l'âge où l'on se trouve monstrueux avec sa voix qui mue, ses membres qui grandissent plus vite que le tronc, ses étranges rêves érotiques nocturnes, et cette envie de voir un bel inconnu se glisser dans son lit. Trop tard !

 

Retrouver Idhun, tome 1, La différence

 

Durant des siècles, il n'a pas fait bon de s'afficher trop différent : on brulait les sorcières, on tuait les trisomiques, on prenait les porphyriques pour des vampires. Avec Idhun, une bonne partie de ces 350 000 jeunes espagnols ont peut-être redécouvert une part d'eux-mêmes qu'ils désirent désormais reconnaître et afficher avec fierté en devenant des "idhunites". Comme ces anglophones des années 1990 devenus des "otherkin"... Le tout sous la plume d'une jeune fille, qui a pu exprimer son propre ressenti d'adolescente, sans honte.