Publication d'un recueil de poèmes talibans, 'une voix aux terroristes' ?

Clément Solym - 05.05.2012

Edition - International - talibans - recueil de poésies - Angleterre


ON peut être taliban et avoir des aspirations poétiques. Si fait. Pour preuve, un éditeur britannique vient d'accepter la publication des textes dudit taliban, assurant qu'ils partagent une expérience universelle. Pour d'autres, il s'y trouve plutôt des thèmes justifiant par eux-mêmes la propagande... Ambiance feutrée...

 

Le recueil de poèmes est évidemment traduit ; quant à ses éditeurs, ils risquent de connaître quelques nuits blanches. Un ancien commandant des forces militaires britanniques accuse tout simplement le livre d'être une propagande active, au fil des 235 poèmes du texte. Un moyen d'offrir « une voix aux terroristes », sous couvert de ballades patriotiques, de chants d'amour et de versets décrivant les paysages afghans. 

 

Que les militaires se piquent de poésie, passons, mais que les éditeurs ne voient pas l'évidence, c'est autre chose tout de même.

 

Le recueil I Cried on the Moutain Top

 

 

Alex Strick van Lischoten, l'un des responsables de cette publication, assure naïvement n'y lire qu'un partage poétique, où « les talibans sont des gens comme nous, avec des sentiments, des préoccupations, des angoisses semblables aux nôtres ». Des armes automatiques et une certaine idée du fanatisme religieux en plus, pourrait-on ajouter.

 

Et évoquant l'universalité des expériences évoquées, il prend l'exemple du soldat qui dit adieu à sa mère avant de partir au combat. Un thème que l'on retrouve aisément dans une anthologie britannique, réunissant 100 textes autour de la guerre. Un point.

 

Mais Richard Kemp, l'ancien commandant évoqué plus, explique au Guardian que sous les pavés de ces poèmes, on trouverait plutôt des mines antipersonnel que la plage.

 

« Ce que nous devons retenir, c'est qu'ils sont fascistes, des criminels meurtriers qui tuent des femmes, et des gens sans pitié, s'ils ne partagent pas leur opinion, et bien sûr, ils tuent nos soldats. Ce livre ne fait rien d'autre que donner de l'oxygène et de la publicité à un groupe d'extrémistes qui est l'ennemi du pays. » Repos, commandant, on a compris le message. Mais comment rendre compatibles ces revendications avec la liberté de publier des éditeurs ?

 

Après tout, le titre ne comporte aucune incitation à la haine raciale qui soit directe, ni même de violence ou de prosélytisme. Les textes choisis proviennent de période avant 2001 et après. Et sont signés de plusieurs poètes pachto, cette langue de l'Afghanistan et de du Pakistan. Ils furent publiés en ligne tout d'abord, sur le site de la milice afghane, avant d'être retrouvés par l'éditeur britannique qui décida de les réunir dans ce recueil.  

 

L'une des cruelles ironies de cette parution apparaît, lorsque l'on se souvient de ce qui était arrivé aux Boudhas géants de Bamiyan, par exemple, ou à l'interdiction de toute musique autre que celle validée, du temps que les talibans étaient au pouvoir. Mais le recueil est bien là et se fait déjà gentiment remarquer... 

 

Près de 9500 soldats britanniques ont été déployés dans le pays depuis le début du conflit. Manifestement, seuls 410 sont morts depuis les premiers échanges de balles. Pour le recueil que publiera Hurst and Co le 17 mai prochain, Van Linschoten et son coéditeur Felix Kuehn ont travaillé avec les traducteurs Hamid Stanikzai et Mirwais Rahmany. Les deux hommes avaient participé à la rédaction d'un ouvrage démystifiant les implications et ramifications entre Al-Qaïda et les  talibans. 

 

Après plus de 10 années de guerre, les responsables occidentaux estiment que désormais, les talibans joueront un rôle essentiel dans la négociation finale. Un retour au point de départ, puisqu'entre 96 et 2001, ce sont les talibans qui dirigeaient le pays...