Quand Amazon France prend les libraires pour des cons

Nicolas Gary - 06.11.2020

Edition - Economie - Amazon libraires France - Amazon éditeurs livres - vente livres internet


En cette nouvelle phase de confinement pour la France, la réalité dépasse la fiction. Au point qu’on prête l’oreille à des choses qui, hors pandémie, relèveraient de la science-fiction. Comme cette idée qu’Amazon puisse, de son plein gré, solliciter les éditeurs et les libraires, pour proposer une forme de promotion inouie.

2014|03 - Abu Dhabi (VAE)


Si la vente en ligne devient l’enjeu de ces prochaines semaines, comment imaginer le e-commerce pour la librairie ? Le développement du click & collect, le retrait en magasin ou la livraison après commande passée sur un site s’en vient. Mais marcher sur les terres internautiques implique une infrastructure numérique. Les offres comme Place des libraires existent, mais quand on s’approche du World Wide Web, la vente de livres rime souvent avec Amazon. Et l'on sait combien les libraires tiennent l'entreprise en haute estime. 
 
Selon les données de Xerfi, découlant d’une étude de 2019, on peut estimer qu’Amazon représentait 1,3 livre vendu sur 10 en France. Colossal. Et l’année 2020 a pu faire augmenter les parts de marché de l’entreprise. 
 

Laissez venir à moi...


D’ailleurs, il existe des libraires qui passent par la marketplace de la firme pour exister en ligne et disposer d’une vitrine commerciale. Cela, avec les conditions d’utilisation propres à Amazon — d’aucuns diraient propres à détruire toute forme de concurrence. Les pouvoirs publics américains enquêtent d’ailleurs sur l’usage fait des données par le géant. Et de forts soupçons pèsent sur une utilisation abusive, au détriment des consommateurs, et bien entendu des vendeurs.

Pourtant, il existe un territoire où Amazon a mis en place un véritable service à destination des librairies : l’Italie. Depuis juillet 2019, Amazon Business per le librerie allait devenir fournisseur et grossiste pour le compte des librairies

Ainsi, l’Américain parle d’un catalogue de 800.000 titres disponibles immédiatement (pour 15 millions référencés, impliquant un léger délai), avec des remises d’achat pour le libraire de 35 %, à l’exception du scolaire, limité à 12 %. Mais avant tout, ce sont des retours gratuits, jusqu’à 120 jours.

Tout d’abord, il semble bien que le service de grossistes pour les librairies italiennes soit entré en vigueur : une page spéciale existe à cette fin. Ensuite, il s’agit avant tout de pallier des difficultés de distribution auprès des commerces indépendants.
 

Mon nom est L'Éternel


Mais dans cette perspective de distribution, associée à la vente en ligne — donc la vente par correspondance — que pourrait Amazon ? Selon nos informations, des contacts pris entre la filiale française, le Syndicat national de l’édition et le Syndicat de la librairie française viseraient justement une communication en ligne. 

« C’est simple : ils ont contacté les organisations professionnelles pour proposer une campagne de publicité visant la librairie indépendante. Et ce, en mettant en avant sur leur site quelques plateformes, pour encourager le click & collect », nous explique-t-on.

Une forme de communication à rebrousse-poil, à l’image de celle entamée par Burger King ce week-end, appelant à « commande[r] chez McDo ». Un joli coup, bien senti, où la chaîne explique « aujourd’hui les restaurants qui emploient des milliers de salariés ont aussi besoin de votre soutien ». Ainsi, profiter des solutions de livraison permet d’apporter un coup de pouce à toute la restauration. Et à Uber également. 
 


Cependant, pas de chance, sur Paris, le préfet a décidé d’interdire les livraisons entre 22 h et 6 h du matin. 
 

Alma Venus, prodigue de ses biens


« Dans le cas d’Amazon, il ne faut pas se leurrer : se racheter une virginité en jouant les tartuffes de la sorte, personne n’est dupe. Si Amazon veut bien faire, alors qu’il cesse l’optimisation fiscale et paye son dû en France — pour commencer », s’esclaffe un libraire.

« Cela ne peut pas faire de mal », nuance-t-on ailleurs, chiffres à l'appui. Avec 53,7 % de taux d’occupation, la firme de Jeff Bezos est largement première sur les sites de e-commerce (données FEVAD). En mai 2019, le site enregistrait 29,7 millions de visiteurs uniques mensuels. Sur le second trimestre 2020, plus de 31 millions… On comprend que la tentation soit grande, surtout quand 49,7 % des Français s’y sont rendus durant cette même période. 

Sauf qu’entre temps, Intermarché a déclenché sa propre communication — très proche de celle de Burger King —, frappant fort sur la firme. « Désolé Amazon. À partir de lundi, tous ceux qui, comme nous, souhaitent soutenir le commerce de proximité pourront à nouveau acheter leurs livres auprès de leur libraire », lit-on. Et de présenter son option Drive Solidaire, qui à travers l’application de la grande surface, permettra « aux librairies indépendantes de référencer gratuitement leurs livres ». 

Or, cette seule initiative fait déjà rager. Julien Delorme, relation libraire, pointe cette action d’Intermarché : « Le truc bien dans toute cette situation merdique, c’est qu’on n’aura jamais autant parlé des librairies dans les médias grand public. Et on en arrive désormais à ce genre d’aberration : de grands groupes de distribution qui décident de profiter un peu de la cause culturelle nationale pour se refaire une image. »
 

Vos paupières sont lourdes... vous dormez...


« Se racheter une conduite en tendant un bout de doigt, ce serait pour les libraires rejouer l’histoire du Petit poucet qui se fait berner par le grand méchant loup », note un éditeur. « Évidemment, Amazon est un client pour nous : le président du SNE s’était assez fait remarquer en soulignant que c’est un libraire comme les autres. Mais pas l’un des clients les plus commodes. » 

On se souviendra aisément du témoignage porté par un responsable de Média Participations (Dargaud, Dupuis, Lombard), Vincent Montagne, expliquant qu’en cas de retard des camions acheminant les livres vers les entrepôts logistiques, Amazon facture 500 € par demi-heure de retard

« Je ne vois pas qui, parmi les regroupements de librairies ou les vendeurs en ligne français, accepterait de figurer sur le site d’Amazon. Et de cautionner de la sorte le tort qu’il provoque au commerce, dans son ensemble », achève-t-il. Plusieurs opérateurs, sollicités par ActuaLitté, le confirment : pas question de faire entrer le loup dans la bergerie. Delphine de Vigan l’avait bien écrit : « Celui qui s’assure sans cesse de ta confiance sera le premier à la trahir. » En effet, Amazon vertueux, c’est prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages.
 
Une éditrice jeunesse rajoute : « Quand c’est gratuit, c’est nous le produit : tout le monde connait cette logique marchande du net. Mais ici, c’est bien pire, le cas typique du cadeau empoisonné, de ceux qui ont fait la ruine de Troie. On remplace le cheval par quelques bannières publicitaires. » Et l’on déclinerait alors avec allégresse “Timeo Amazon et dona ferentem”…

Ou, citant Phèdre avec malice, elle ajoute : « “Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés.” La malice de cette entreprise peut aller jusqu’à magnanimement offrir ses espaces publicitaires, mais quel sera le coût au final pour les plateformes ? » 

Contactée, la direction d’Amazon France n’a pas jugé bon de nous répondre. Le SLF et le SNE n'ont pas non plus réagi. Une histoire qui se passait donc de commentaires... 

 

Mise à jour 12h04 


Finalement, aucun libraire n’aura bénéficié de la volonté d’Amazon – c’est presque heureux. En revanche, la firme a probablement mis à exécution son plan. Dans un message disponible sur la page Livres en français, voici ce que l’on peut découvrir.
 

La lecture est essentielle. Les libraires indépendants sont des acteurs fondamentaux de l’univers du livre. En cette période de confinement, nous vous encourageons à les soutenir dans leur rôle crucial de promotion du livre et de la lecture. Vous pouvez aider votre librairie de quartier grâce à la commande à distance et au retrait en librairie. Pour plus d’information https://centrenationaldulivre.fr/.


Ce renvoi – sans lien, évidemment – vers le site du Centre national du livre représente une forme de compromis. En tant qu’établissement public, rien n’empêche la firme de rerouter ses clients vers le site. En revanche, on se demande bien ce qu’ils y trouveront…


 




illustration Stephan on Tour, CC BY NC 2.0


Commentaires
Voilà ce qu'il arrive quand l'État, ses multiples administrations et fonctionnaires aussi suffisants qu'incompétents se mêlent de régenter le fonctionnement de entreprises. Cela évoque le Sapeur Camembert creusant un trou pour boucher le précédent.



On revit le délire des régimes d'économie d'État dans lesquels on commence par une mesure stupide, un correctif délirant... jusqu'à aboutir à une situation mortifère : l'URSS en creva et peu de gens la regrettent. Si seulement ces navrantes péripéties pouvaient servir aux Français de premier cours de rattrapage sur le libéralisme...



Il n'y a qu'une solution : laisser les libraires, les petits commerces et plus généralement les entreprises travailler, produire de la richesse... laquelle permet notamment de rémunérer les trop nombreux fonctionnaires et assimilés. La fermeture ne doit être qu'exceptionnelle, visant a priori ou a postériori des établissements qui ne peuvent ou ne veulent respecter les mesures sanitaires.
“Timeo Amazon et dona ferens”, bravo !

Il manque Victor Hugo : "Une caresse préalable assaisonne les trahisons"
Il est incroyable de constater à quel point tant de gens se laissent enfumer dans des campagnes anti-Amazon (dont je refuse d0utiliser les services par principe), superbe opération de diversion à laquelle se livre l'État.



Car, dans cette affaire, C'EST LÉTAT QUI EST COUPABLE car il a décidé de la fermeture des librairies et petits commerces puis procédé à d'innommables bricolages liberticides, le tout aboutissant à favoriser outrageusement les entreprises de vente en ligne, dont Amazon. Bien évidemment, ces entreprises profitent de la situation et poussent leurs pions en direction des commerces, en particuliers des libraires, LESQUELS SONT MENACÉS DE FAILLITE À CAUSE DE LA POLITIQUE STUPIDE ET DÉLIRANTE DE L'ÉTAT.



Morbleu, regardez la lune et non le doigt !
Ce qui est surtout drôle est de voir les gens quémander l'État Providence pour les aider et ne pas dénoncer l'État qui ne serait pas capable d'empêcher Amazon de faire de l'évasion fiscale (dixit les mêmes personnes). On n'est pas à absurdité près !
Pourquoi votre fixation sur Amazon ?

Je suis dans la catégorie des lecteurs extrêmement assidus.

J'ai complètement quitté le monde des librairies indépendantes il y a plus de 20 ans, non pas pour Amazon mais pour la FNAC. Et j'ai beaucoup de relations qui ont fait de même ou ont migré vers les espaces culturels des hypermarchés.

Depuis, j'utilise un peu Amazon pour les livres en langues étrangères que je ne trouve pas en catalogue ailleurs. Mais c'est anecdotique.

De mon point de vue, ce sont les FNAC, Cultura, espaces culturels des hypermarchés,... qui sont le réel danger.

Pendant que tout le monde attaque Amazon, les autres avancent tranquillement.
impôts ?????
Complètement d'accord avec vous. Je travaille chez Cultura, et la vente en click and collect, plus le E-resa marche plutôt pas mal. Donc, bien que n'étant pas un fan de Amazon, et n'étant pas fière de faire ce que je fais dans cette entreprise d'un point de vue non libraire, oui, la fnac, cultura... Fonctionnent toujours, au moins pour faire vivre la compta. Et les milliers dégagés par l'entreprise, ce sont des milliers en moins pour les librairies indépendantes.
Pour un comics je vais dans mon comics shop (qui vend aussi par correspondance), pour mes mangas, dans mon mangas store. Un roman fantasy ? Je vais chez mon libraire spécialisé dans la fantasy. On en a aussi un en polar, en sf, et en romance. Un livre en vo ? Je vais chez le libraire qui ne fait que de la VO (et pas seulement anglaise).

Dans ma ville je trouve tout dans un rayon de 2km autour du centre. Et chacune de ces librairie fait de la vente par correspondance. Alors ne me dites pas que l’on trouve que sur Amazon ou dans les hypermarchés ! Il suffit de chercher un peu et on trouve forcément.
Quel texte ! Félicitations pour avoir réussi à résumer si brillamment ma pensée. Continuez, on a besoin de vous, bien cordialement, gilles
Bonjour



la grande différence entre ce deuxième confinement et le premier, c'est que les sorties de nouveautés n'ont pas été repoussées.

C'est un scandale, et c'est ce qui portera un fort préjudice aux librairies.

Hachette, Interforum, Madrigal, MDS complices de l'effondrement annoncé de pas mal de points de vente. Aucun pour rattrapper l'autre. Ils font ainsi bien plus de mal qu'Amazon.
Et si les librairies s'associaient en coopérative pour créer une plateforme de vente en ligne shop in shop et click ans collect digne de ce nom? Se battre à armes égales...
On nous a expliqué en long en large et en travers que ce n'est pas possible. C'est plus facile de gémir et de faire payer par les impôts l'incapacité des libraires à vouloir se prendre en main.

Mais chut, en général, le message passe très mal !
Place des libraires, ça marche plutôt bien wink https://www.placedeslibraires.fr/
« “Timeo Amazon et dona ferens”…

« ferentes », non ? Quitte à citer, autant citer correctement !
Bonjour

Pour la sonorité, il aurait été en effet préférable de conserver "ferentes", mais grammaticalement c'est erroné.

Ferentes s'accorde dans le vers de Virgile avec Danaos (les Grecs). Ici on doit le mettre au nominatif singulier, Ferens, puisque Amazon est singulier.

Merci de votre commentaire !
Merci de votre explication : n'ayant pas eu la chance de recevoir une formation classique, les lettres hellènes manquent à mon savoir.

Je trouve dommage du coup d'avoir à tripatouiller une citation, car ça l'amoindrit en l'éloignant de l'original. On perd beaucoup !

Ce qui est d'autant plus drôle quand on veut faire jouer à Amazon le rôle du Cheval de Troie. Quand on connaît les origines de libraire d'Amazon, c'est très drôle.

Finalement, Amazon, c'est un libraire qui a réussi snake
N’aurait-il pas mieux valu alors, pour que le sens soit proche, écrire : 「Timeo Αmαzοn et dona ferentem」? Dans l’original, le participe présent au pluriel, est aussi accusatif et non nominatif puisque ce sont les Grecs que ‘je’ crains et qui portent des cadeaux. Si l’on met le participe au nominatif, le sens devient : ‘Je crains Αmαzοn même lorsque je porte des cadeaux’. Je ne pense pas que ce soit ce qu’on cherchait à dire ici. Me trompé-je ?
Bonjour

Alors là, muselage et consternation.

En effet, l'accusatif singulier s'impose, bien entendu !

Pris au piège de notions grammaticales enfouies, je vous remercie !
Je vous en prie. Ce n’est que mon métier.
Merci Sorbonne pour ce juste discours wink



Enfin un commentaire qui met dans le même panier "libéral" tous les gros distributeurs qui tiennent le marché du Livre : Hachette, Editis (qui risquent bientôt de ne faire plus qu'un), MDS,... et Amazon qui semble vouloir leur emboîter le pas.



Ils ont tous les mêmes pratiques : mise en place de nouveautés au forceps chez les libraires, possibilité "offerte" aux libraires de retourner aux éditeurs tous les ouvrages reçus, qui finiront bien souvent au "pilon", détruits : drôle de façon de défendre "l'exception culturelle du Livre".



Certes les autres distributeurs payent leurs impôts en France (de manière "optimisés", faites-leur confiance...), contrairement à Amazon...
Un Robert Poujade: Poujadisme d'hier n'est même plus envisageable contre les grandes enseignes tant nos libertés d'actions et mêmes de pensées sont affectées par l'inertie collective face à la rotisation exercée sur les actes humains. Nous sommes coincés dans un fauteuil d'handicapé moteur...Cérébral.
Jérôme Lindon pointait déjà du doigt il y a quarante ans de cela l'aberration du marché du livre "où l'offre ne correspondait pas à la demande".

Depuis rien ne s'est arrangé : les libraires se contentent de subventionner la surproduction éditoriale aberrante qui n'est absolument pas le reflet du marché. On inonde, on inonde puis on retourne massivement, pour écoper un temps soit peu.

La rentabilité des librairies est dès lors très faible, voire inexistante.

Un métier qui survit. Depuis 20 ans déjà, et avant même Amazon.

Alors tant qu'on nous infligera des rentrées d'automne à 600 romans et des rentrées d'hiver à 400, tant qu'on supportera chaque mois des "sous x" de politicards à la ramasse ou de victimes d'abus en tout genre, ou de youtubeux peu alphabétisés, de mines sages ou de médecins démagos, tant qu'on restera obligé d'acheter 90Þce qui est publié au nom du respect de conditions générales de vente scandaleuses, rien ne changera.

Libre aux belles âmes de penser que lire est essentiel à la vie et aux animateurs télé à longs cheveux de laisser penser au pékin moyen que la France de Voltaire lit encore Voltaire, mais la réalité est toute autre. Encore faut-il rentrer dans une librairie de temps en temps pour s'en rendre compte, ce que la plupart des écrivains, journalistes, critiques et éditeurs ne font jamais.

Tous les libraires de France qui ont reçu leurs palettes de coffret made in china vendus en fin d'année sauront de quoi je parle.

Libre aux autres de rêver une profession "essentielle" qui n'est devenu q'un commerce presque comme un autre.
Rien à ajouter, tout est juste !
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