Quand l'homophobie d'un éditeur est vengée par un autre

Nicolas Gary - 13.04.2015

Edition - International - homosexualité auteur - roman publication - éditeur intolérance


L'affaire débute en janvier 2013 : David Powers King et Michael Jensen signent un contrat pour une publication chez Sweetwater Books, Woven. Les deux hommes ont travaillé sur une série entière, pour l'éditeur, qui décide, le 1er août de tout annuler. Léger problème : l'un des auteurs avait évoqué son petit ami dans sa biographie. Moralité : Woven est décommandé. 

 

 

I hate the word homophobia –Morgan Freeman

Rien à voir avec le sujet, mais très parlant : "Je déteste le mot homophobie. Ce n'est pas une peur. Tu n'es pas effrayé. Tu es un connard." - See-Ming Lee, CC BY SA 2.0

 

 

L'annulation est brutale, soudaine, et surtout très mal venue. « Dans la biographie de David, on dit qu'il vit dans le comté de l'Utah, avec sa femme et ses enfants. Je voulais une phrase exactement comparable dans ma bio », indiquait Michael Jensen. Mais cette allusion à sa sexualité ne passe pas du tout, et la filiale de Cedar Fort Publishing & Media refuse catégoriquement de faire paraître l'ouvrage. 

 

La situation a franchement viré à l'homophobie après une conversation délirante avec l'éditeur. Michael Jensen évoquait alors des propos stupéfiants : « Il a commencé à me dire des choses inappropriées sur la raison pour laquelle Dieu m'a donné un pénis, pour quelque chose de précis. C'était insupportable. » Comble : l'éditeur refuse de rendre les droits, si les auteurs ne rachètent par l'à-valoir et remboursent l'ensemble du travail réalisé.

 

Pourtant, Michael propose même de remplacer le terme boyfriend par celui de partner, qui a exactement le même sens, mais avec un autre champ lexical. Rien n'y a fait : l'éditeur finira par céder, et rendre les droits sur la série, sans aucune condition. 

 

Près de deux ans plus tard, l'histoire prend une nouvelle tournure : Woven refusé pour une phrase parlant de l'homosexualité de Michael n'a en effet pas effrayé tous les éditeurs. Car la publication aura bel et bien lieu : en janvier dernier, la maison Scholastic a fait paraître le livre. 

 

Mais qu'en est-il alors de la mention si problématique pour le précédent éditeur ? Dans la biographie de Michael, on peut désormais lire : « Il vit à Salt Lake City, avec son mari et leurs quatre chiens. »

 

 

 

 

L'affaire est tout de même fameuse, alors que l'American Library Association vient de présenter une nouvelle fois la liste des œuvres les plus censurées – et que l'évocation de l'homosexualité dans les livres reste un motif régulièrement cité pour justifier cette pratique de censeur

 

Rappelons également que l'an passé, Jeff Bezos, le patron de la très honnie société Amazon a versé 2,5 millions $ sur ses (nombreux) deniers personnels, pour appuyer le mouvement de soutien au mariage pour les homosexuels, dans l'État de Washington. 

 

Que Scholastic Press ait su faire preuve d'une ouverture d'esprit qui a totalement manqué à la précédente maison reste louable. Mais avoir à saluer cette attitude nous rappelle combien l'évolution des mentalités est toujours aussi fragile.

 

Woven relève de la fantasy, et raconte l'histoire d'un jeune garçon, Nels, qui rêvait de devenir chevalier. Pour une mystérieuse raison, il sera assassiné, et se réveillera, changé en fantôme, et une nouvelle quête s'imposera : sauver Tyra, la princesse héritière du royaume.