Quand la création rend le numérique caduc face au papier

Clément Solym - 21.09.2012

Edition - Société - artistique - interopérable - livre numérique


Dans un monde idéal, il serait possible d'acheter dans l'iBookstore un livre numérique, que l'on transférerait, sans même y penser, sur son smartphone Android, et qui se synchroniserait spontanément avec sa montre à encre électronique et écran 3D, par Bookeen (oui, nous venons de trahir un secret technologique ultime). Cette facilité d'usage, qui n'a rien d'une évidence aujourd'hui - ce serait plutôt tout le contraire - a un nom : l'interopérabilité. Mieux : dans un monde idéal, on lirait un fichier Kindle sur son Sony reader. Mais ne rêvons pas, car nous en sommes loin. 

 

 

 

 

C'est également ce en quoi la commissaire européenne, Neelie Kroes a dernièrement défendu, et à plusieurs reprises. « Le problème n'est pas la technologie elle-même. Des contraintes comme l'interopérabilité entre les différents lecteurs ebook ont été résolus dans d'autres domaines. Vous pouvez maintenant ouvrir un document sur des ordinateurs différents, alors pourquoi pas un ebook sur différentes plateformes et dans différentes applications ? [...]  Il est ridicule que des gens, aujourd'hui, finissent par mentir sur l'endroit où ils vivent, pour frauder ce système, ou sont contraints d'acheter depuis les USA. Le piratage est favorisé par cette impossibilité d'acheter légalement. » (voir notre actualitté)

 

Mais revenons dans ce monde absurde, où chacun lutte imbécilement pour son format propriétaire, son DRM Maison, ou son écosystème dont il est impossible de s'extraire. Et évoquons le cas, plus que saugrenu, de Johanna Skibsrud, et de son livre, The Sentimentalists, qui a remporté l'an passé le prix Scotiabank Giller, ou encore celui de Stephen Marche, Love and the Mess We're In. En fait, tout porte à croire que la littérature canadienne anglophone se plonge actuellement dans une sorte de nostalgique passé, option bucolique petites fleurs et rêveries de promeneurs solitaires. Un monde d'où la technologie a été bannie, et seul l'imprimé fait force de loi. 

 

 

Ce livre n'est pas lisible sur KIndle (ceci n'est pas un livre ?)

 

The Globe and Mail évoque ainsi le cas de ces livres qui posent une autre forme d'interopérabilité contrariée, motivée par l'avant-garde littéraire, en quête de cet Éden de jadis, loin des livres numériques. Et pour Stephen Marche, à l'occasion d'un entretien à Toronto, a posé les bases d'un art poétique qui semble plus que douteux. « Il s'agit d'un livre que vous ne pouvez pas lire sur un Kindle. Il n'est pas possible de le faire. Il s'agit d'un livre physique et l'expérience de le tenir dans vos mains fait partie intégrante de sa réalité », assure-t-il, brandissant l'ouvrage bien haut.  

 

Intéressante projection, de la part d'un auteur. 

 

C'est qu'il existe bien, dans le Code de la propriété intellectuelle, l'article L111-1, qui garantit que l'« auteur d'une œuvre de l'esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d'un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous ». C'est à ce titre que d'un côté, un Kundera ou un Beigbeder peuvent faire valoir qu'ils refusent la numérisation de leurs oeuvres, ou de certaines de leurs oeuvres, en vertu de ce texte de loi. Ils ont le CPI pour eux, et il faut entrer dans l'illégalité pour produire lesdites oeuvres en version numérique. 

 

La loi sur la numérisation des oeuvres indisponibles du XXe siècle risque elle aussi de se trouver méchamment mal, lorsque l'on questionnera son adéquation avec la Convention de Berne, qu'elle viole ouvertement

 

De même, l'enjeu du droit moral permet à l'auteur, en vertu des articles L.121-1 du CPI de garantir

L'auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son œuvre. Ce droit est attaché à sa personne. Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible

 

 et L.121-2 du CPI de garantir

L'auteur et ses ayant-droits ont la faculté de rendre ou non une œuvre publique, aux conditions et suivant les procédés d'exploitation de leur choix

  

Un syphon, fond, fond, les petites marionnettes

 

La démarche dudit Stephen est donc tout à fait sensée, et d'autant plus qu'il a donc la loi avec lui. Mais en terme artistique, il impose une forme de refus de l'interopérabilité qui a rarement été pointée. « L'expérience de la lecture d'un livre est quelque chose dont nous sommes maintenant bien plus conscients. Nous faisons attention au livre que nous tenons dans nos mains. Alors, quand les gens voient ce qui est un très bel objet à tenir, il existe une certaine résonnance, qui n'avait pas cours voilà probablement cinq ou même trois ans. »

 

Est-ce simplement un retour à l'éternelle thématique du bruit et de l'odeur ? Pour Marche, le livre qu'il a mis deux ans à réaliser est « un acte de conception et d'écriture, et le restera à jamais ». En somme, la limite à la numérisation serait donc la recherche parfaite d'une adéquation entre fonds et forme, dont seul le créateur aurait le secret, et qui participerait alors de toute une mystique créatrice.

 

La nécessité de l'objet s'impose alors à celui qui va lire, puisque l'expérience physique du livre à toucher participerait de son côté à l'ensemble de l'expérience de lecture. Finalement, l'artefact posé comme finalité ne permettrait plus la dissociation entre support et contenu.

 

Dans le roman de Marche, si imperméable à toute forme de numérisation, la composition même est fracturée entre adultère et folie, disposant le texte dans une forme que l'on ne pourrait rendre sur une tablette, mêlant des sortes de scripts et des motifs typographiques, comme une poésie matérialisée, et parfois des formes ondulées ou circulaires, courant sur les côtés de l'ouvrage... Des expérimentations intéressantes, montrant que l'objet n'a pas fini d'être exploré.

 

Fascinant, n'est-ce pas ?