Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Quand la littérature aide à créer des monstres despotiques

Nicolas Gary - 05.03.2014

Edition - Société - expression du visage - littérature - empathie


Que la lecture soit un vecteur d'empathie, de nombreuses études ont désormais fini par confirmer cette intuition. Certaines ont même démontré que lire Harry Potter pouvait aider à voter Obama - si tant est qu'Obama soit réellement le gentil. En revanche, si l'on ignore ce qui incite à voter Nicolas Sarkozy, on sait maintenant que ne pas lire La Princesse de Clèves peut avoir des conséquences funestes dans l'urne. 

 

 

Image2698 Will Coles book [2012-03-15]

Les livres, des armes sociales ?

JAM Project, CC BY SA 2.0

 

 

Bref, un groupe de philosophes et de neuroscientifiques, réunis pour parler de morale et de littérature, et de l'incidence de la lecture sur les comportements sociaux. D'un côté, il y a donc cette dimension emphatique certaine, de l'autre, le développement de la sociabilité - en somme, les livres et les romans, en particulier, sont de véritables leçons de vie.

 

Sauf qu'une équipe du Stanford Center for Ethics a mis les pieds dans le plat : pour clôre le débat séculaire, cette dernière a affirmé que non seulement la littérature ne rendait pas plus moral, ni meilleur, mais qu'en revanche, elle avait le pouvoir de transformer en un véritable tyran, nettement plus diabolique que les autres. 

 

Quid ? Si, fait : David Kidd, l'un des candidats au doctorat en psychologie cognitive, sociale et développement, travaillant à la New School for Social Research, a montré, avec l'aide de la professeure Emmanuele Castano que la fiction littéraire affectait l'intelligence émotionnelle. Aux cobayes, comme toujours, on a demandé de lire : des livres de Don DeLillo et de Wendell Berry. Puis les sujets ont dû interpréter des expressions faciales. 

 

Dans leurs conclusions, Kidd et Castano ont trouvé que la littérature donne plus rapidement accès à une interprétation des visages, et que les cobayes développent alors une « capacité à inférer dans les pensées et émotions des autres », aussi appelée Théorie de l'Esprit. Autrement dit, on peut utiliser ses facultés pour commettre le pire : « Les intimidateurs ont une Théorie de l'Esprit très développée, ce qui est logique. Si vous voulez manipuler ou harceler efficacement une personne, cela nécessite un sens aigu de la façon dont ses pensées et émotions fonctionnent. »

 

Et l'on citera alors, pour atteindre rapidement le point Godwin, l'exemple de Himmler, qui adorait Siddhartha, de Herman Hesse, un ouvrage pourtant très éloigné des considérations politiques nocives de l'Allemagne nazie. 

 

Chose toujours intrigante, les cobayes de l'expérience ont été payés 2 ou 3 $ chacun, pour se prêter à l'expérience de la lecture de ces extraits d'oeuvres. Or, à aucun moment les chercheurs ne semblent faire de corrélation entre l'acuité développée dans le décryptage des expressions faciales, et le fait d'avoir été rémunéré pour l'expérience. Et parmi les autres livres qui leur étaient soumis, on retrouve un livre de Rosamunde Pilche, de la romance, ou encore un livre de Robert Heinlein, auteur de science-fiction. 

 

Les sujets de l'expérience n'examinaient pas simplement des expressions faciales, mais aussi le regard des gens, sur des photos. Démontrer qu'il suffirait de quelques minutes de lecture pour arriver à déchiffrer une expression de visage semble tout à coup effrayant, estiment les chercheurs. Si d'un côté, on peut rendre l'espèce humaine plus emphatique, voilà une voie royale à la paix sur Terre, ou quasi. En revanche, se dire que cette approche peut créer des monstres…

 

Pour qui souhaiterait se prêter au jeu, ouvrez plusieurs romans au hasard, et direction cette page, pour voir les fameuses expressions utilisées dans le cadre du test.