Quand la politique efface la fiscalité devant la création d'emplois

Nicolas Gary - 30.07.2013

Edition - Economie - Barack Obama - Amazon - centre de distribution


La visite de Barack Obama, qui doit se rendre ce matin (horaire étatsunien) à Chattanooga, dans le Tennessee, pour prononcer un discours dans l'entrepôt de stockage d'Amazon est sujet à de multiples controverses. Les libraires américains se sentent insultés, les éditeurs ne s'expriment pas dans la presse, mais n'en pensent pas moins. Et la visite du président dans des librairies indépendantes ne change rien à l'affaire. Mais que cherche Barack ?

 

 

Barack Obama

Si j'obtiens un autographe, je le vends sur Amazon...

artisrams, CC BY ND 2.0

 

 

La visite présidentielle est pourtant d'envergure, et toute la presse locale est aux abois : venir vanter les mérites des nouvelles initiatives économiques, en prenant Chattanooga, connue pour être passée de la récession à « précurseur économique », cela ne manque pas de panache. Et à cette occasion, le discours présidentiel portera sur les nouvelles manières de stimuler l'économie de la nation. Tout le monde sera à l'écoute.

 

Mais Amazon, tout de même... La Maison Blanche, nous le rapportions ce matin, communique avec une langue en chêne massif : l'implantation d'Amazon représente la confiance que des sociétés américaines portent aux travailleurs américains. Et la création d'emplois avec des salaires élevés. Mais ces salaires sont aujourd'hui largement en deçà du niveau moyen de Chattanooga, et plus encore, de l'État du Tennessee. 

 

Il se trouve des employés, cités dans la presse, pour affirmer qu'ils sont heureux et fiers de voir débarquer le président américain - une grande première, toutes administrations confondues. L'exemple de la ville est pourtant significatif : en se recentrant sur ses actifs de bases, elle a su redresser une partie de sa croissance et devenir attractive pour des start-ups qui se sont montées. D'autres firmes, comme Volskwagen, se sont implantées et l'économie redémarre, bien que le taux de chômage ne soit pas vraiment revu à la baisse.   

 

S'il faudra encore attendre les propos même du président Obama pour savoir quels sont ses plans pour l'avenir du pays, tout porte à croire qu'il va parler de... fiscalité. 

 

En septembre 2011, quand s'ouvre l'entrepôt d'Amazon, elle déclenche une vive polémique fiscale : Amazon s'était vu accorder une dérogation limitée dans le temps, sur le versement de ses impôts. En contrepartie, deux centres de distribution devaient s'implanter dans le Tennessee. Tous les revendeurs de l'État ont été scandalisés de se retrouver dans une situation si désavantageuse, tandis qu'Amazon acceptait sagement de se mettre à payer ses impôts à partir de 2014. 

 

Obama ne va évidemment pas venir faire la leçon à Amazon sur son propre terrain, et ne s'attaquera pas à la fiscalité de la firme. Il vient pour parler d'une entreprise qui créé des emplois sur le territoire américain. En revanche, les analystes politiques parlent de mesures... visant la réduction d'impôts pour les sociétés réalisant des investissements dans le cadre de programmes générateurs d'emplois. On sera bien dans la fiscalité, celle que maîtrisent les géants du net, toujours prompts à dégainer des entrepôts ou à ouvrir des sièges sociaux dans des zones leur permettant de jouir d'une fiscalité plus avantageuse. 

 

Revenons donc à nos librairies indépendantes : s'il est une qualité politique essentielle, c'est de parvenir à ménager la chèvre et le chou. Sauf que dans le cas présent, Obama ne peut pas arriver à jouer sur les deux tableaux. Lors de l'ouverture, en France, du centre Amazon inauguré en présence d'Arnaud Montebourg, le Syndicat de la librairie française était monté au créneau. 

 

France-Etats-Unis, même combat

 

Matthieu de Montchalin, le président, expliquait que « face aux 150 à 250 emplois permanents réellement créés par Amazon, la vente de livres génère en France plus de 20 000 emplois, dont 14 000 dans les seules librairies indépendantes (rapport de branche 2011 I+C) ». Et qui plus est, la librairie indépendante « représente une activité qui génère deux fois plus d'emplois que dans les grandes surfaces culturelles, trois fois plus que dans la grande distribution et, selon les chiffres de la Fédération du e-commerce et de la vente à distance (FEVAD), 18 fois plus que dans le secteur de la vente en ligne ».

 

Et surtout, que les emplois de manutentionnaires que génère Amazon n'ont rien à voir avec des emplois de libraires. Définitivement, le discours présidentiel sera attendu au tournant...

 

Alors que l'industrie du livre est encore sous le coup de la condamnation d'Apple, coupable d'ententes avec les grands groupes éditoriaux, pour avoir fixé des prix de vente trop élevés sur les livres numériques, cette visite n'est pas une stratégie intelligente. Voilà moins de trois semaines qu'Amazon a remporté, devant la cour, le procès, et quand bien même Apple a décidé de faire appel, la décision de la juge est encore fraîche dans les mémoires. La réaction, sur Twitter, de certains auteurs, n'est d'ailleurs pas à négliger : 

 

 

 

Certains n'hésitent d'ailleurs pas à comparer ce voyage avec la grande séquence du Parrain, celle du baptême : les cinq chefs des familles sont éliminés à cette occasion - contrairement au livre d'ailleurs, où ces assassinats sont perpétrés dans des séquences distinctes. A quel enterrement va-t-on donc assister aujourd'hui ?