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Quand le crayon bleu de Staline purgeait les publications soviétiques

Julien Helmlinger - 18.10.2013

Edition - International - Editeur - Joseph Staline - URSS


La mémoire collective retient principalement le rôle de Joseph Staline en tant que dirigeant politique de l'URSS, tandis que ses oeuvres dans le monde du livre demeurent méconnues. Pourtant, le dictateur était également auteur à ses heures, et il aurait en outre particulièrement pris à coeur son exercice en qualité d'éditeur qui lui aurait permis de remodeler discrètement l'Histoire à sa façon. De ses annotations personnelles faites à la pointe de son crayon bleu, le secrétaire général du Parti remettait les publications en accord avec son étoile rouge.

 

 

Lettre du chef de la police secrète, avec ajout de la directive "à  fusiller"

et concernant quelque 20.000 prisonniers

Crédits : Open Culture

 

 

À l'occasion d'un article publié cette semaine par The Chronicle of Higher Education, Holly Case s'est penchée sur l'activité éditoriale du Petit père du peuple, qu'elle considère comme un reflet de la vision du monde propre au tyran. Bien que le peuple soviétique vouait un véritable culte à sa personne, Staline aurait été un acteur de l'ombre selon elle, faisant lui-même des modifications avec un crayon bleu, couleur souvent utilisée au montage, car elle n'apparaissait pas sur les photos. 

 

Case évoque l'historien soviétique Mikhail Gefter ayant étudié un manuscrit datant de 1940, titre prenant le Germanique Otto von Bismarck pour sujet, en cherchant les traces d'intervention de l'éditeur Staline. Selon lui, l'ouvrage en question serait « raisonnablement édité, pointant vers un assez bon goût et une compréhension de l'Histoire. »

 

Quand il était encore connu sous le nom de Joseph Djugashvili, après une carrière de révolutionnaire occupée à braquer des banques, organiser des grèves et autres attentats, le futur Staline a oeuvré en tant que rédacteur en chef au service de deux journaux avant de diriger la première publication officielle bolchevique sous Lénine : le journal Pravda. Il aurait laissé l'image d'un homme impitoyable à cheval sur une ligne éditoriale sérieuse.

 

Pour Staline l'édition aurait été une véritable passion et son crayon un compagnon de toutes les circonstances. On peut en trouver des traces sur des protocoles et autres discours des responsables du Parti, sur les caricatures comiques dessinées par des membres de son entourage lors de leurs réunions nocturnes, ou encore sur des cartes militaires. Même à l'issue de la guerre, le premier ministre britannique Churchill aurait eu l'occasion de voir le dictateur Staline signer son approbation pour le partage de l'Europe... avec son crayon bleu.

 

Pendant les périodes de purges staliniennes, tandis que le dictateur se débarrassait de tout ce que l'URSS possédait d'intellectuels dissidents et dérangeants, le fameux crayon aurait également servi à apposer des railleries posthumes sur des photos d'adversaires éliminés. Comme la notable annotation : « Radek [Karl], espèce de bâtard roux, si vous n'aviez pas pissé contre le vent, si vous n'aviez pas été si mauvais, vous seriez encore en vie. » Un bolchévique trop pacifiste au goût de Staline, oublié des publications communistes jusqu'à sa réhabilitation officielle en 1988.