Quand le crowdfunding atteint ses limites

Clément Solym - 07.09.2012

Edition - International - crowdfunding - kickstarter - limites


Le financement participatif a souvent attiré l'attention de notre rédaction. Livres, appareils de haute technologie, films, ce système a permis de mettre en contact des créateurs en manque d'investissement et des internautes conquis par leurs projets. Dans une application économique typique du 2.0, chacun peut désormais contribuer financièrement à un projet jugé ailleurs trop risqué. Et dessiner de nouvelles tendances économiquement viables. D'abord investies par des artistes peu médiatisés, les plateformes comme Kickstarter ont battu des records d'investissement pour devenir des structures de financement tout public.

 

 

 

On se souvient des tentatives réussies de faire auto-éditer des livres qui essuyaient des refus à ne plus en finir. Manque d'audace éditoriale, volonté d'indépendance, ces plateformes ont pu financer le livre d'une veuve expliquant la mort d'un proche aux tout-petits, créer un label indépendant pour les artistes du mouvement Occupy Wall Street ou même auto-publier le dernier pavé de Seth Godin. Autant de résultats qui prouvent que le crowdfunding a trouvé sa place dans l'économie en ligne. Néanmoins, les multiples réussites de projets parfois financés à 300 % de leur estimation actuelle a crée une surenchère. Aujourd'hui, le descendant de My Major Company a glissé sur plusieurs écueils, victime de son succès.

 

Réussite assez systématique pour des produits à valeur psycho-affective forte, les geeks étant nombreux à se mobiliser, le système a perdu son aspect de soutien aux concepts qui ne trouvaient pas d'investisseurs professionnels. Pire, il est de plus en plus assimilé à un site marchand. A l'origine, les créateurs proposaient une série de rétributions pour remercier les donateurs. Livraison en avant-première, autographes, autocollants, des récompenses ajoutant à l'idée d'un partenariat communautaire étroit avec les internautes. Comme une vague impression de camelot.

 

Accumulation de risques financiers

 

Aujourd'hui, certains ont cru bon d'établir un véritable marketing autour de ces cadeaux. Une arrière-pensée de camelot qui ajoute des stocks dignes de grossistes, des éditions limitées, des t-shirts, des intégrales de travaux antérieurs par tranche de centaine d'euros investis en supplément. À ce rythme de promesse de dons chiffrant couramment jusqu'au millier d'euros, Kickstarter et consorts prennent les allures de sites marchands traditionnels. Avec ce travers et une popularité grandissante, l'investissement de masse accumule les risques financiers de part et d'autre.

 

 

Parce qu'il ne s'agit pas de promesses de dons, le partenariat lie le porteur de projet au donateur. À ceci près que l'équation commerciale repose sur un déséquilibre. Si le donateur est engagé financièrement, le créateur, lui, l'est devant la loi en signant le contrat d'utilisation de plateformes comme sur Kickstarter. Un état de fait qui pointe sur lui l'obligation de réussite, alors qu'il n'a pas toujours un prototype sur lequel s'appuyer.

 

Délai, sanction, remboursement

 

Délais, échec de la commercialisation, désistement de partenaires financiers, les éventualités sont nombreuses. Si les résultats ne sont pas au rendez-vous, commence alors un difficile parcours. Le cas n'est pas rare. Dernièrement, l'inventeur d'une montre pouvant envoyer des mails n'a pas respecté ses premiers délais de livraison. La sanction a été sans appel, un donateur a souhaité que son apport soit remboursé. Avec 10 millions de fonds collectés, le concepteur pouvait faire face à la menace de remboursement, tant qu'elle n'est pas généralisée, du moins. Et que dire du remboursement quand il faut répercuter des hausses de coûts et de prospection ?

 

Mais il y en a de moins chanceux. David Barnette est le designer d'un étui pour iPad utilisant deux ergots en forme de ventouse. Un an après le début de sa campagne, le produit n'a toujours pas été commercialisé. Les retards s'accumulant au niveau des concepteurs, Barnett en est réduit à voir sa manne partir dans des frais de prospection d'usines. D'autres semblent a priori suffisamment avancés pour voir le coup dur venir. Julie Uhrman, conceptrice d'une console de jeu Ouya, open source sur Android, estimait avoir besoin de 950.000$. En l'espace d'un mois, elle récoltera plus d'argent qu'il n'en faut. Ses fonds caracoleront finalement à 8,6 millions $.

 

L'art de contenter des milliers de donateurs

 

Dans un entretien avec le site online NPR, la développeuse a évoqué la question de l'échec. Une éventualité douloureuse quand son investissement repose sur 57.000 soutiens. Rembourser ? Elle estime que les réponses sont floues de la part de la plateforme de crowdfunding. Et ne peut envisager que « traiter ses soutiens de la meilleure façon possible ». Diplomatie et tentative de cas par cas.

 

 

 

Questionné sur ces dangers, Yancey Strickler, co-fondateur de Kickstarter a peiné à trouver des arguments pour défendre la pérennité et la fiabilité de sa structure face à ses risques : « Vous savez ce serait du jamais vu ». « Je ne pense pas que nous nous engagerions. Mais assurément, le genre de choses que vous évoquez n'a pas encore été rencontré. Mais un jour, oui. Ecoutez, je pense que si quelque chose se passe mal, ce serait... ce serait un mauvais moment à passer », a-t-il confié pour NPR. Dans un questionnaire posté dans la foulée, les réponses sont lapidaires. Oui, les créateurs ont le devoir de mener à bien leurs projets, non, Kickstarter ne s'engage pas à aider les donateurs. On imagine à peine les concepteurs qui ont dû se lancer dans de larges investissements prospectifs.

 

Mais Amazon est là...

 

Reste que les créateurs infortunés peuvent profiter de la logistique d'Amazon. Le géant étant impliqué dans les transferts financiers, ces derniers disposent des services facilitant le remboursement sous 60 jours. Néanmoins, la période semble bien courte quand il s'agit de recherche, développement et conception de produits inédits. Des retours d'investissement ont déjà eu lieur après la limite des deux mois selon Kickstarter. Les délais ne sont pas rares et les développeurs invités à communiquer sur leurs difficultés. Il apparaît alors que le crowdfunding doit revenir à ses intentions d'origine : le soutien communautaire. Et retrouver l'empathie autour d'une idée portée mutuellement. Celle d'un concept authentique, d'un pari risqué et lorsque cela réussi, d'un pied-de-nez à l'industrie. Un pari mérité.