Quand mesurera-t-on l'impact social des industries culturelles ?

Antoine Oury - 26.02.2015

Edition - Société - rapport Warwick Grande-Bretagne - culture lutte des classes - catégories socio-économiques


Aborder la culture depuis une perspective de lutte des classes semble relever de l'archaïsme : c'est malgré tout un bon moyen d'estimer l'efficience de la production culturelle d'un pays, et son accessibilité pour tous. Au Royaume-Uni, le Warwick Report observe les retombées économiques de la production culturelle du pays, mais n'oblitère pas son impact social. Et permet de réaliser la pertinence véritable du secteur.

 


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(Sarah Murray, CC BY-SA 2.0)

 

 

Depuis plusieurs années, les études économiques autour de la culture se sont multipliées : on mesure la valeur ajoutée de l'industrie culturelle, à grand renfort de chiffres et de statistiques liées à l'emploi. Ces études sont généralement mises en lien avec le droit de la propriété intellectuelle, que l'on qualifie volontiers de garant de l'économie.

 

En France, les ministères de l'Économie et des Finances et de la Culture avaient ainsi reçu de l'inspection générale des finances et de l'inspection générale des affaires culturelles une étude portant sur l'incidence économique des industries culturelles, en janvier 2014. Les résultats furent utilisés pour défendre l'excellence de la culture française, à de nombreuses reprises, par la ministre de la Culture elle-même ou le Syndicat National de l'Édition, à l'occasion.

 

On indiquait ainsi que la valeur ajoutée de l'industrie du livre approchait les 5,5 milliards € courants et constants. Or, si ces études sont puissantes pour défendre la propriété intellectuelle ou les aides publiques accordées, sous forme de subventions ou de mesures protectionnistes, elles passent à côté d'un point important de l'examen d'une production culturelle. Ses effets sociaux.

 

Le Warwick Report, au Royaume-Uni, est rédigé depuis la création d'une commission annuelle au sein de l'université de Warwick, située à Coventry dans les Midlands de l'Ouest, en novembre 2013. Chaque année, le rapport s'attache à évaluer l'industrie culturelle du Royaume de manière économique, certes, mais aussi sociale. En somme, il ne regarde pas seulement le montant des achats, mais aussi qui achète.

 

La culture britannique, cercle fermé

 

Vikki Heywood, ancienne directrice de la Royal Shakespeare Company, commandeure de l'Ordre de l'Empire britannique, est à la tête de cette commission, qui rassemble décideurs culturels et universitaires. Elle n'y va pas par quatre chemins : « Le message principal de ce rapport est que le gouvernement et les industries culturelles et créatives doivent adopter une approche cohérente et unifiée, pour garantir un accès égal pour tous à une éducation culturelle riche, et l'opportunité de vivre une existence créative. Il existe des barrières et des inégalités dans la Grande-Bretagne contemporaine qui empêchent ces objectifs d'être un droit universel. »

 

Le rapport propose donc deux types de résultats. Économiques, d'abord : les industries culturelles britanniques ont apporté « presque 77 milliards £ en valeur ajoutée, soit 5 % de l'économie [nationale] ». La production de richesse aurait même augmenté de 9,9 % en 2013, une hausse « plus importante que tous les autres secteurs », souligne le rapport. Une bonne nouvelle, donc.

 

Néanmoins, l'autre partie du rapport, sociale, est beaucoup moins optimiste : « les deux groupes les plus engagés culturellement représentent seulement 15 % de la population, et relèvent de catégories socio-économiques supérieures ». Autrement dit, les individus les plus riches restent les plus cultivés. « 8 % de la population, la part la plus riche, la mieux éduquée et la moins diverse sur le plan ethnique représentent la part la plus active culturellement. »

 

Il en est de même pour les producteurs, et la force de travail derrière la production culturelle : « La diversité de la force de travail créative en Grande-Bretagne s'est progressivement contractée sur les 5 dernières années », s'alarme le rapport. Ainsi, les industries culturelles se réduisent peu à peu à un circuit fermé : une part de la population, aisée, éduquée et blanche, s'adresse à elle-même.

 

C'est un échec certain de l'industrie qui est mis en avant par le rapport Warwick : la diversité culturelle est un leurre, et l'éducation artistique et culturelle pour tous, une vague utopie dans la Grande-Bretagne contemporaine. Il serait bon que les études européennes et françaises ajoutent un volet social à leur étude, même si celui-ci est un peu plus délicat à établir que les résultats économiques.

 

(via TeleRead)