Que les libraires vendent les livres d'art qu'ils nous renvoient en miettes

Clément Solym - 26.11.2011

Edition - Société - livres d'art - braderie - librairies


Il est amusant de constater combien cette petite Braderie des éditeurs d'art, et les conditions dans lesquelles elle se déroule finit par intéresser la presse. Et pas que la presse spécialisée. Non, parce qu'autant l'article de Livres Hebdo hier avait de quoi faire sourire, autant les propos rapportés sur France Culture font un peu plus grincer des dents...


Petite remise en situation : comme toute braderie, il s'agit de vendre des produits soldés. En l'occurrence des livres d'art. Ou des beaux livres. Or, la loi est stricte : pas de soldes sur les livres, et un même prix pour tous les revendeurs. À quelques nuances près, toutefois [1]. Et ce sont ces nuances qui rendent la braderie assez indélicate.


Mais au-delà de cette indélicatesse possible avec la loi, on peut également noter l'absence de libraire, pour vendre les titres.


Or, donc, France Culture s'empare du sujet. Au passage, la braderie n'est pas là depuis 20 ans, mais bien trente ans. Et dans tous les cas, il existe bel et bien un court-circuitage. Pierre Durieux, de la librairie Mazarine, explique qu'il est ainsi agaçant de voir un ouvrage vendu neuf pour 600 €, passer, à l'occasion de la braderie à 180 €. Effectivement, la concurrence n'est pas soutenable.

 


Du côté éditeur, on prétexte un besoin de déstocker. Vider les entrepôts, ce qui coûte cher. Mais on refuse de pilonner, c'es à dire d'envoyer le livre à la destruction. Parce que justement, on sait que l'on peut encore tirer quelque chose du livre, même s'il n'a pas été vendu en librairie.


C'est que, les livres ont deux vies. La première, avec un prix de vente façade, fixé par l'éditeur : l'ouvrage arrive en librairie, est vendu, ou n'est pas vendu. S'il est renvoyé à l'éditeur, ce dernier patiente généralement quelques mois, et le remet dans le circuit, avec cette fois un prix remisé. Chose tout à fait légale, puisqu'il fixe toujours le prix.


Mais si le livre n'a pas été vendu la première fois, c'est bien que le libraire sait que le livre lui reviendra, moins cher, et plus facilement vendable... C'était le premier point.

 

La faute aux libraires peu précautionneux ?


Le second, c'est le discours de la présidente de l'Association Mille-feuilles, Monelle Hayot, qui organise également la braderie. Signalée par un lecteur, elle explique : « Les libraires en face de nous qui ont 35 % à 45 % de marge sur nos livres, qu'ils ont vendu. Quand eux n'ont pas vendu nos livres, ils nous les renvoient en miettes, et ils nous interdisent de les vendre derrière ! S'ils trouvent que c'est vendable au prix de la loi Lang, de les vendre en miettes, qu'ils le fassent ! »


Tout porte à croire que Monelle Hayot apprécie beaucoup le travail de ces libraires, et leur porte une certaine considération. Il est vrai que l'éditeur ne perçoit que 10 à 20 % du prix des livres, alors mettre cela en regard des 35/45 % du prix de vente, cela laisserait croire que mon dieu les pauvres éditeurs. Enfin, relativisons : les libraires ne font pas 35/45 % de marge : ils obtiennent une remise comprise dans cette fourchette en achetant le livre.

 

On appréciera à sa juste valeur l'absence de commentaires sur les indélicatesses, vis-à-vis de la législation. Mais également, le silence radio sur ce court-circuitage du marché, qui touche autant les libraires que les soldeurs, finalement. 


Et, deuxième point, le couac vient également de ce que les livres vendus durant la braderie sont loin, mais alors très loin, d'être uniquement des ouvrages abîmés. Certains, et ils sont légion, sont même encore sous emballage plastique... Difficile de les croire détériorés, ceux-ci...


Monelle Hayot ajoute également : « Nous, quand nous remboursons nos livres, on est très contents. » Ce n'est pas tout à fait juste non plus : l'économie du beau livre ou du livre d'art repose sur le fait qu'aujourd'hui, une grande partie des oeuvres qui sortent sont prépayées, et c'est nécessaire, pour que continue l'économie.


On ajoutera, dernier point, que, s'il y a trop de stock... pourquoi ne pas produire moins ?


Enfin, notre confrère de France Culture, que l'on salue, fait état d'une demande de dérogation à la loi Lang, pour les livres d'art aurait été demandé à la Direction du livre, au ministère de la Culture. Pour le moment, nous n'avons pas d'informations supplémentaires sur le sujet.


Retrouver l'entretien sur France Culture 



[1] Les rabais supérieurs à 5 % sont autorisés sur « les livres édités ou importés depuis plus de deux ans et dont le dernier approvisionnement remonte à plus de six mois ». Passés ces délais, le détaillant peut solder les ouvrages (sous réserve qu'il respecte la loi du 2 juillet 1963 interdisant la revente à perte). (source