Québec : dans le livre "Target n'a jamais eu l'envergure de Zellers"

Clément Solym - 30.03.2015

Edition - Librairies - librairies Québec - grande surface - Canada livres


Le déménagement ne devait intervenir qu'à la mi-mai. Pourtant, l'enseigne décide de prendre de l'avance sur son programme, en quittant le territoire canadien plus rapidement. Les 133 boutiques de la chaîne seront finalement fermées à la mi-avril. Le contrôleur nommé par le tribunal, pour superviser la liquidation de la chaîne, a manifestement permis d'accélérer le mouvement.

 

Target Bel Air, MD

Mike Kalasnik, CC BY SA 2.0

 

 

Après 17 magasins clos en mars, six nouvelles fermetures qui interviendront ce jour même, et 23 autres prévus le 1er avril, et 32 autres le lendemain, on presse le pas pour écrémer l'enseigne. Tous les établissements seront définitivement fermés mi-avril, annonce Target Corp. 

 

La liquidation a débuté le mois dernier, alors que la plupart des boutiques avait ouvert en 2013. Il faudra également que les propriétaires fassent front devant le montant des arriérés et parviennent à solder ses différents comptes débiteurs, auprès des fournisseurs. 

 

L'un des grands problèmes, pointé dans les documents judiciaires, est que beaucoup de ces stocks ne peuvent pas être vendus, dans le cadre de la liquidation. Ils portent en effet le nom, ou le logo de l'entreprise – et seraient impossibles à commercialiser ailleurs. Inutile de chercher à supprimer cette référence à Target dans ces conditions – cela détruirait une partie de la valeur même de ces marchandises.

 

La direction de Target explique que son choix de fermer les établissements découle d'une incapacité à trouver un scénario qui assurerait une rentabilité avant 2021 des toutes les enseignes. Or, en dépit de la question canadienne, les analystes se montrent tout de même optimistes, prenant en compte les personnes à la tête de la structure. 

 

C'est que, devant d'autres monstres comme Wal-Mart ou Costco, la chaîne Target a accusé le coup. Difficile de parvenir à s'imposer dans un pays déjà largement acquis à la cause de Wal-Mart. Une situation doublée par un gigantesque scandale, datant de 2013, où l'enseigne a été victime d'un piratage de comptes clients, sur les cartes de crédit. La pente de la réputation n'a jamais été vraiment remontée. 

 

"Qu'un accès au livre disparaisse est toujours regrettable. Même dans une petite mesure, Target participait à la démocratisation du livre"

 

Katherine Fafard, directrice générale de l'Association des libraires du Québec, jointe par téléphone, voit dans cette disparition, « un concurrent de moins, pour les indépendants, qui pratiquait des rabais sauvages. On ne va pas s'en plaindre. Nous n'avons jamais été opposés à la présence de livres dans les grandes surfaces, nous nous battions surtout contre les remises de 25 ou 30 % qui étaient proposées ».

 

En 2011, quand Target s'installa au Québec, ce fut par le rachat de 220 baux commerciaux, auparavant détenus par la chaîne Zellers – une chaîne certes solide, mais vieillissante. Benoît Prieur, directeur général de l'Association des Distributeurs exclusifs de livres en langue française, ne s'alarme pas vraiment de cette disparition de Target. « En réalité, la société américaine n'a jamais été capable d'occuper l'espace que Zellers avait dans la vente de livres. Cette fermeture n'aura aucune incidence sur les ventes de livres. »

 

Et pour cause : Target, s'il dispose d'un positionnement fort aux États-Unis, avec une clientèle de classe moyenne, n'a jamais su calquer son modèle sur le territoire canadien. Moins d'espace consacré aux livres, une expertise véritablement moindre, et finalement une offre qui se résumait aux grands best-sellers du moment, avec un peu de jeunesse, et des guides pratiques – en cuisine notamment. 

 

« Qu'un accès au livre disparaisse est toujours regrettable. Même dans une petite mesure, Target participait à la démocratisation du livre », souligne Katherine Fafard. « Ils n'ont jamais été le compétiteur que nous avions redouté. Et dès leur premier jour d'installation au Québec, ils ont été critiqués. »

 

Benoît Prieur confirme : « Les ventes étaient moindres que celle de Zellers, et il est certain que l'on assistera à un déplacement du lectorat. Avant que Target ne s'installe, la société avait une grande réputation, comme rival de Cosco et Wal-Mart. Ils étaient très bien positionnés sur la vente de livres. » 

 

Des angoisses qui ne se seront jamais concrétisées : « L'expérience n'a d'ailleurs pas été très positive pour l'industrie du livre. Ces entreprises américaines arrivent avec une logistique qui leur est propre, à laquelle il faut s'adapter – et réaliser des investissements coûteux. Ce fut compliqué pour les distributeurs. »

 

Katherine Fafard conclut : « Les magasins n'ont jamais connu de grande fréquentation, et leur offre n'a jamais eu ni variété ni richesse. Ils n'ont jamais eu l'envergure de Zellers. Finalement, ils n'avaient que les rabais... » De quoi rappeler que le livre n'est pas qu'un produit d'appel.