Québec : Le juste prix du livre, "responsabilité politique et morale"

Julien Helmlinger - 05.09.2014

Edition - International - Sauvons les livres - Québec


Cette semaine au Québec, une délégation du mouvement Sauvons les livres, composée d'un libraire, un auteur, un distributeur ainsi qu'une éditrice, a rencontré Luc Fortin. Le député de Sherbrooke, mandaté par la ministre de la Culture Hélène David pour consulter les pros du secteur, les aura rassurés quant à « sa réelle volonté de trouver des solutions structurantes à long terme ». Mais l'absence de la ministre à la table inquiète.

 

 

Hélène David, crédits : gouvernement québecquois 

 

En juin dernier, le gouvernement fraîchement élu n'avait pas encore pris position contre l'idée d'un prix unique. Simplement, le politique avait à cœur de « mettre en place des mesures efficaces, qui auront des effets non seulement sur les librairies agréées, mais aussi sur les lecteurs et l'ensemble des acteurs de la chaîne québécoise du livre qui comptent sur ces lieux essentiels de diffusion et de promotion ». Or, dans sa mission, la ministre balayait rapidement la question du prix unique. 

Plutôt que d'opter pour une solution partielle comme la fixation du prix des nouveautés, dont les effets sur les pratiques de consommation et sur le lectorat sont incertains et qui n'agit pas sur l'ensemble des facteurs de fragilisation des librairies, M. Fortin devra recommander des actions ciblées dont les résultats concrets pourront être rapidement appréciés.

 

De son côté, Luc Fortin expliquait : « Je souhaite que les librairies agréées puissent assumer pleinement leur rôle culturel sur le territoire québécois et sur le Web. Il importe d'appuyer leur développement. » (voir notre actualitté) Les consultations pouvaient donc s'engager.

 

Comme à son habitude, le mouvement partisan d'une régulation du prix des livres neufs n'a pas tardé à diffuser son communiqué de presse. Et le document souligne que dans le contexte actuel, qui voit de nombreuses librairies du Québec mettre leur clé sous la porte, l'absence d'Hélène David aura laissé la délégation songeuse quant aux « intentions de ce gouvernement de préserver la culture québécoise ».

 

D'autant plus que les propos « très malhabiles » du ministre de l'Éducation Yves Bolduc résonnent encore dans les esprits bien malgré son mea culpa ultérieur. Il s'était notamment exprimé sur l'achat de livres pour les bibliothèques : « Il n'y a pas un enfant qui va mourir de ça et qui va s'empêcher de lire, parce qu'il existe déjà des livres », lâchait-il en évoquant une baisse des acquisitions.

 

Le distributeur Pascal Chamaillard affirme : « Si la lecture est véritablement un enjeu fondamental, comme le déclarait la semaine dernière Philippe Couillard, pour contrebalancer les propos choquants du ministre de l'Éducation à propos des bibliothèques scolaires, alors nous attendons une réponse favorable aux demandes de rencontre du milieu du livre avec le premier ministre. Il y a urgence. Ce dossier est de la première importance, car, outre les aspects culturels, quelque 12.000 emplois au Québec en dépendent. »

 

Une responsabilité politique mais aussi morale

 

La solution du prix réglementé des livres neufs, limitant à 10 % maximum le rabais sur les nouveautés pendant les 9 premiers mois après publication, avait fait selon le mouvement « l'objet d'un consensus rare dans le milieu du livre ». Pourtant, bien que la mesure destinée à préserver la bibliodiversité a la réputation de faire ses preuves à l'étranger, et bien qu'elle ne devrait rien coûter à l'État ou aux contribuables, le gouvernement Couillard l'aura rejetée.

 

Pour Sauvons les livres, qui pointe l'effet « rouleau-compresseur » d'Amazon pesant sur les librairies indépendantes, d'éventuelles mesures alternatives ne seraient qu'un « traitement inefficace sur un malade atteint d'une maladie bien plus grave ». La porte-parole du mouvement, Élodie Comtois, évoque le risque d'aboutir à une société dans laquelle « seuls les Costco, Walmart et Amazon décideront de ce qui se lit ». 

 

Pour elle, il est nécessaire d'éviter « une hécatombe de librairies, et par ricochet d'éditeurs et d'auteurs ». Protéger le réseau des indépendants constitue pour elle une « responsabilité morale et politique » incombant au gouvernement.

 

Éric Blackburn, copropriétaire de la librairie Le port de tête, à Montréal, ajoute que « pour les librairies, ce qui aiderait, ce serait d'entendre enfin le gouvernement défendre haut et fort le rôle de la librairie, garante d'un tissu social. Les libraires transmettent du sens, des idées, des imaginaires, est-ce que ce gouvernement pourrait remettre le libraire au centre de la défense de notre culture ? » 


« Nous ne doutons pas que M. Fortin et ses collègues recherchent de véritables solutions. Or, le milieu du livre a travaillé d'arrache-pied pour définir une politique préservant la création littéraire d'ici et l'accès à des lectures diversifiées. On ne peut pas balayer d'un revers de la main une telle solution, simple et structurante. Notre culture en dépend », conclut pour sa part l'auteur et éditeur Tristan Malavoy-Racine.