Québec : le secteur du livre manque de données

Julie Torterolo - 18.12.2015

Edition - International - Quebec - marché du livre - Institut national de la recherche scientifique


Après quatre ans de dur labeur, le rapport sur le monde du livre par l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) est dévoilé. L’institut québécois entend analyser l’évolution de la chaîne du livre de 1980 à 2013. La législation permettant le développement du livre numérique et des entreprises éditoriales fait alors l’objet d’un long compte rendu, ne laissant pas les principaux intéressés, les professionnels du livre québécois, de marbre.  

 

Paris, July-2013

 

(Mitch Altman, CC BY-SA 2.0)

 

En France, impossible de prononcer les mots législation et livre côte à côté sans que le « prix unique du livre » (la Loi Lang, 1981) fasse son apparition. À chaque pays, sa loi : au Québec, il s’agit de la loi dite 51, qui depuis 1981 oblige les acheteurs institutionnels à acheter tous leurs livres, à l’exception des manuels scolaires, dans au moins trois librairies agréées de leur région administrative.

 

L’INRS avait la lourde tâche d’analyser l’impact de cette législation sur le monde du livre. Selon Le Devoir, le constat de l’étude est limpide : « La loi 51 est efficace » et « majoritairement jugée de façon positive par l’industrie ». L’étude s’attarde également sur le livre numérique et notamment la recherche de sa définition

 

Cependant, un problème est vite souligné par les chercheurs : le manque d’informations disponibles sur le secteur. Une analyse soutenue par l’Association des distributeurs exclusifs de la langue française et l’Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). Richard Prieur, directeur général de l’ANEL, pointe du doigt ce manque de données : « Ça témoigne du fait qu’on est des cordonniers mal chaussés — je parle de l’industrie du livre, mais aussi du ministère de la Culture, qui commande des études pour se faire dire poliment qu’il manque des données ».

 

Katherine Fafard, directrice générale de l’Association des libraires du Québec (ALQ) abonde dans ce sens auprès de Le Devoir : « Nous savons que l’industrie du livre aurait avantage à détenir des statistiques et des données plus nombreuses et plus évoluées, afin de mieux s’analyser, surtout en cette période de mutation ».

 

Deux rapports sur la législation du livre qui se chevauchent 

 

Une ombre vient cependant noircir le tableau : certains déplorent la date de sortie dudit rapport, quelques semaines avant une autre analyse de la loi 51. Commandé à Denis Vaugeois — historien, éditeur et homme politique au Québec —, le rapport doit être remis le 30 janvier 2016. Cependant, le ministère aurait demandé à ce que ce dernier ne soit pas rendu public, selon M. Vaugeois chargé d’opérer « une réflexion sur la mise à jour de la loi ». 

 

Un mise sous scellé qui n’a pas manqué de faire réagir. Monsieur Prieur s'en insurge : « Je trouve déplorable qu’on annonce déjà que le rapport de Denis Vaugeois ne sera pas rendu public. Tout le monde autour de la planète se questionne sur la manière d’aller au numérique ou sur le prix unique du livre. Pourquoi faire des études et des rapports qui ne seront pas rendus publics? Il faut pouvoir en discuter. » 

 

Pour le directeur de l’ANEL, la principale faiblesse du rapport est d’ailleurs son manque de réactivité : « La grande faiblesse de l’étude de l’INRS, et ça ne tient pas aux chercheurs, c’est qu’elle a dormi quelque part pendant des mois. En numérique, l’obsolescence survient à la vitesse de l’éclair. Toute la réflexion de ce côté, qui était juste il y a trois ans, n’est déjà plus à jour. C’est désuet. Les questions actuelles sont plutôt du côté de la rémunération des auteurs dans le numérique ou du rôle d’un acteur statique comme un libraire face à une transaction à durée étendue telle le streaming. Et je ne pense pas que Denis Vaugeois va arriver à répondre à ça non plus. »

 

Une autre critique est vite apparue : le manque de réactions de la part des écrivains dans le rapport. « Les écrivains sont des agents économiques fondamentaux de ce marché, précise la présidente Danièle Simpson. Sans écrivains, pas de livres. Nous remarquons un déséquilibre entre la création et l’industrie. On le voit dans les structures mêmes : le CALQ s’occupe des artistes, et la SODEC, de l’industrie, alors qu’il y a des liens et des dépendances directs entre les deux. Il faut arrêter de voir l’écrivain dans son monde artistique à part », dénonce l’Union des écrivaines et écrivains québécois auprès de LeDevoir.