Québec : un libraire accusé d'abuser de sa position dominante

Nicolas Gary - 09.05.2014

Edition - Librairies - Renaud-Bray - Dimedi - chaîne de librairies


La chaîne de librairies québécoises Renaud-Bray, qui compte 26 établissements, ne commercialisera plus les titres de la maison d'édition française Seuil, en raison d'un conflit ouvert avec son distributeur. Diffusion Dimedia a décidé d'arrêter de livrer les établissements, après que le libraire a choisi de modifier ses modes de remboursements pour les livres invendus. Une décision qui reste en travers de la gorge.

 

 


 

 

Pascal Assathiany, PDG de Dimedia, est avant tout inquiet pour la trésorerie de sa société : Renaud-Bray, en choisissant de déduire les sommes des invendus, des montants qu'il devait verser, bouscule un peu la donne. La pratique traditionnelle est d'attendre un crédit, opéré par le distributeur. Cependant, ce mode de remboursement n'est pas inhabituel : d'autres chaînes comme Walmart ou Target le pratiquent sans peine, certes, mais non sans conséquence. « Soit cela fragilise le distributeur, soit celui-ci se tourne vers l'éditeur et le fragilise à son tour. »

 

Pas de commentaires directement de la part de la direction de Renaud-Bray, qui se sert bien entendu de sa forte position pour remettre un peu d'équilibre dans les relations entre libraires et distributeurs. En l'état, le Québec ne dispose plus que de quatre distributeurs sur le territoire et depuis 1979, la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre impose aux libraires d'avoir un distributeur exclusif. 

 

De ce fait, ce sont eux qui mènent la danse, dans toutes les relations commerciales. « Ils gèrent littéralement la quantité de livres qui entrent sur le territoire au Québec, ils ne laissent aucune place décisionnelle aux libraires là-dessus. Ils gèrent les prix des livres, ils imposent la marge de profit aux libraires. Il n'y a pas de place pour la négociation, ils font la loi », précise Blaise Renaud, président de Renaud-Bray. 

 

Il est d'ailleurs conscient que seule sa position de force lui permet de pouvoir exercer une pareille pression sur le distributeur. « Je suis conscient que c'est un peu au détriment des lecteurs et de certains éditeurs. Au lieu de pousser tous dans le même sens pour favoriser la vente de livres, on se retrouve à la compliquer », poursuit Pascal Assathiany.

 

Car pour rendre la monnaie de sa pièce au libraire dissident, le distributeur a choisi de le priver de plusieurs maisons d'édition. Et certaines maisons ont décidé de soutenir leur distributeur, comme les éditions Septentrion : « C'est embêtant, mais c'est un geste pour l'avenir qu'on fait, si on veut continuer à travailler dans de bonnes conditions, on ne peut pas accepter les conditions qui sont demandées par Renaud-Bray », explique Gilles Herman, le directeur général. 

 

C'est qu'il faut avant tout prendre en compte la fragilité de l'ensemble de la chaîne du livre actuellement, au Québec, plutôt que de jouer solo sur ce type de discussions commerciales. Mais après tout, dicter sa loi, quand on accède à une situation de monopole, ou presque, n'est-ce pas le propre de toutes les grandes entreprises ? C'est ce que soutient Pascal Assathiany : « Quand un joueur devient plus gros, plus important, plus pesant et qu'il veut dicter sa loi, à quel moment, à quelle limite ça peut mener ? Nous on a dit la limite, ils ont franchi une ligne rouge, et c'est pas acceptable. Mais peut-être que pour un autre distributeur, ce sera une autre ligne rouge. »  

 

Reste que la situation devient tendue, et que l'Association des distributeurs exclusifs de livres en langue française (ADELF) a fait part de son inquiétude, alors que le conflit ne semble pas trouver d'issue. Ainsi, « il est essentiel que les actions de Renaud-Bray fortifient la filière québécoise du livre plutôt qu'elles ne l'affaiblissent. Les autres acteurs du secteur du livre, des écrivains jusqu'aux bibliothécaires, ont beaucoup à perdre de toutes formes d'abus d'une position dominante de la part de cette entreprise ou de quelque autre acteur important du livre », déclare l'Association.

 

« Cet événement illustre l'importance pour la filière du livre de contrer l'établissement d'un oligopole dans la vente au détail du livre. Le projet de prix réglementé du livre, défendu par l'ADELF, vise justement ceci. »