Québec : Un libraire obstiné résiste seul à 'l'envahissante' chaîne du livre

Nicolas Gary - 29.11.2014

Edition - Librairies - Renaud Bray - conflit éditeur libraire - Dimedia Blaise Renaud


Outre-Atlantique, l'attention était jusqu'à lors focalisée sur le conflit opposant Hachette Book Group et Amazon. Le revendeur en demandait plus à l'éditeur, qui lui voulait en donner moins – en substance. À présent que leur différend contractuel a pris fin, la presse se souvient qu'au Québec, un problème similaire oppose le libraire Renaud-Bray, au distributeur Dimedia, depuis avril dernier. Ça tombe bien, le libraire s'est rappelé à leur bon souvenir. 

 

 

 

Dans un premier temps, les différentes organisations professionnelles de l'édition québécoise dénonçaient une tentative d'abus de position dominante, de la part de Renaud-Bray. Avec une trentaine d'établissements sur le territoire, et une implantation récente en France, par le rachat d'une librairie à Nice, le revendeur cherchait à imposer une nouvelle vision des choses. 

 

Une tentative de passage par la justice, l'action n'aura pas mené bien loin : le juge a considéré que la procédure n'était pas recevable. Ainsi, Blaise Renaud, à la tête des librairies éponymes, continuait son bras de fer avec le distributeur Dimedia. En l'état, le Québec ne dispose plus que de quatre distributeurs sur le territoire et depuis 1979, la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre impose aux libraires d'avoir un distributeur exclusif. Et Blaise Renaud tente alors de peser de tout son poids pour rééquilibrer une situation qui lui paraît inique. 

 

De l'eau dans le gaz entre le libraire et son distributeur

 

Dernièrement, il s'en est pris à un site, considérant que la manière dont le conflit était présenté par Gilles Herman, directeur général des éditions Septentrion, était passible d'une action en justice. Détournement de la marque, atteinte à la réputation des libraires, diffamation au besoin : il était préférable de fermer le site, si l'on ne voulait pas goûter de l'avocat bien frais. La mise en demeure de fermer le site a été appliquée le 27 novembre, et le public ne profitera plus de ses lumières pour comprendre le conflit. 

 

C'est que la situation empire, pour finir, certainement, par se nécroser : mi-juin, 27 éditeurs distribués par la société Dimedia, sur le territoire québécois, et en relation commerciale directe avec Renaud-Bray, pointaient plusieurs dangers. Aucun de leurs livres disponibles dans la plus grande chaîne du pays, cela signifiait autant des pertes de revenus qu'une nuisance culturelle forte. D'autant plus que le libraire s'était mis en défaut de paiement, et les fournisseurs n'étaient donc plus payés pour leurs ouvrages. Or, dans le même temps, le distributeur Dimedia accusait Renaud-Bray d'avoir violé la législation, en prenant des contacts avec les éditeurs français, directement, pour s'approvisionner malgré tout. 

 

Le livre au Québec était en péril, et la méthode forte de Blaise Renaud commence véritablement à déplaire. Voici donc le temps des lettres ouvertes qui rejaillissent, et dans Le Devoir, un courrier signé par des auteurs et les principales organisations représentatives (éditeur, libraires, écrivains, bibliothèques, distributeur), demandent que les deux sociétés se retrouvent autour d'une table pour discuter et mettre un terme à ce conflit. 

 

Dynamise et innovation, contre solidarité et histoire

 

C'est en effet la production de 48 maisons d'édition, distribuées par Dimedia, qui est prise en otage, alors que depuis plusieurs mois, le libraire n'a toujours pas réglé ses factures. « Dans les 32 points de vente de Renaud-Bray au Québec, vous ne trouverez tout simplement pas ces ouvrages, puisque la chaîne de librairies a raté la rentrée littéraire de tous ces éditeurs. Un trou dramatique pour les éditeurs et les auteurs d'ici, et surtout pour les lecteurs », expliquent les signataires. 

 

Et rebondissant sur de récentes déclarations du PDG, ils ajoutent que l'industrie du livre n'est pas n'importe quelle industrie. Dans un portrait bien soigné, L'actualité avait en effet rapporté les propos suivants de Blaise Renaud : « Si j'avais une chaîne de 30 magasins de souliers, j'aurais le même plaisir à gérer mon entreprise. Il y a des enfants qui rêvent de devenir pompiers. Moi, j'aimais être au magasin et regarder comment la caisse fonctionnait. » 

 


 

 

Du pain bénit pour les signataires de la lettre qui ripostent : « Le livre reste un objet culturel qui est le fruit d'un long travail de création dans lequel auteur, éditeur, distributeur et libraire sont interreliés. Un livre n'est pas un bibelot, un parapluie, un set de table ou… une paire de souliers. Notre industrie fonctionne comme un écosystème fragile, mais essentiel. Et ce conflit commercial risque carrément de faire exploser cet écosystème» D'autant plus qu'au cours de son entretien, le PDG avait également fait voler en éclat l'idée même de chaîne du livre, voyant dans cette notion « une ineptie. On parle comme si chacun dépendait de l'autre, était responsable de l'autre. J'ai toujours considéré que ça tendait à déresponsabiliser les acteurs. C'est à chacun, dans un marché concurrentiel, d'établir sa mission ».

 

Objet à part, ou à mettre à part, chacun jugera, mais les signataires du courrier souhaitent aujourd'hui que cesse ce conflit, et qu'ils trouvent un accord. De son côté, Blaise Renaud a une autre approche : « Le marché refuse de se restructurer. De mon côté, je fais preuve de dynamisme, j'innove. Je suis quelqu'un de très critique, je n'ai pas de temps à perdre. Je ne peux pas arriver dans l'industrie du livre à 29 ans et dire : “Eh bien, les choses sont telles qu'elles sont, je vais m'asseoir et croiser les doigts en espérant que ce réseau déjà chambranlant tienne.” En ce moment, tout le monde semble attendre que ça s'effondre. »

 

Deux pages sur le réseau Facebook, alimentées par un hashtag, #NoëlSansRenaudBray, jouent également sur les polémiques et la communication. Des allusions aux déclarations, comme ici autour des souliers

 

 

 

 

 

 

ou encore d'autres messages appelant à boycotter la chaîne de librairies. Dimedia se retrouve également au centre d'une autre opération, orchestrée par des lecteurs, qui encouragent à commander des ouvrages distribués par la société : 

Nous, les petits, moyens et gros lecteurs, allons diriger le trafic vers les librairies indépendantes (hey, dans le contexte, même Archambault fera l'affaire).

Si les membres de notre famille se dirigent malencontreusement vers ladite chaîne, ils se feront répondre « qu'on n'a pas ça. » S'il y a cinq livres de Dimédia sur votre liste, ce sera un effet bœuf.

Idéalement, nous saurons orienter nos familles pour leur éviter cet écueil.

 

Des actions qui semblent parfois dérisoires, ou alors très bien étudiées, pour toucher le PDG de 29 ans. Ianik Marcil, économiste indépendant, expliquait à L'actualité : « Tous les secteurs économiques, que ce soit l'industrie de la métallurgie ou les pomiculteurs, maintiennent un degré de collaboration, pour s'en tirer mieux collectivement. Lui, ça lui est totalement étranger. Après lui le déluge. Personne dans le milieu n'est capable de lui parler, et lui ne veut parler à personne. » 

 

Alors Facebook, ma bonne dame...