Québec : un roman vendu en feuilleton numérique, avant le papier

Nicolas Gary - 20.11.2013

Edition - International - livre numérique - vente directe - loi 51


Le Québec vit au rythme des sollicitations multipliées par les acteurs du livre auprès du ministre de la Culture, Maka Kotto. Libraires, auteurs et éditeurs lui réclament une loi fixant un prix unique du livre, pour assurer la survie des librairies face à la concurrence des grandes surfaces, notamment. Mais un autre sujet gronde : le développement du livre numérique.

 

 

 

 

Précédemment, deux romancières, Marie Laberge et Arlette Cousture, décidaient de commercialiser leurs ouvrages en version numérique, directement sur leurs sites internet. Arlette Cousture passait par un règlement Paypal, au travers de son site, tandis que Marie Laberge négociait avec iBooks une présence de ses 10 romans sur la plateforme d'Apple. Coup de colère dans les rangs des librairies, mais également des bibliothèques. En vertu de la loi 51

 toute acquisition de livres pour le compte d'une institution doit être effectuée dans les librairies agréées de la région où est située l'institution.

 

En somme, un livre vendu en direct par l'auteur est impossible à acheter pour une bibliothèque - des ventes perdues pour la librairie, et une offre restreinte pour l'établissement public.

 

Revisiter les contrats pour réguler l'édition numérique

 

Or, comme nous l'expliquait Francis Farley-Chevrier, directeur de l'Union des écrivaines et écrivains du Québec, « l'absence de réglementation autour du livre numérique pose de grands problèmes. Nous avons besoin de réviser les contrats entre auteurs et éditeurs, pour mieux maîtriser cette évolution, et ne pas exclure librairies et bibliothèques de leur commercialisation ». Et l'UNEQ de se pencher sur le contrat auteur-éditeur signé en France, comme une source d'inspiration tout à fait pertinente. 

 

Dans ce dernier, une partie dédiée à l'édition numérique permet de mieux encadrer la commercialisation, évoquant plusieurs aspects dans l'entente contractuelle : la durée de cession, l'étendue et le domaine de l'exploitation, les obligations de l'auteur et de l'éditeur. Auparavant, la durée de cession des droits était assez claire : celle-ci courait sur 70 ans après la mort de l'auteur. Pour l'édition numérique, la cession pourrait de même être cédée pour la durée de la protection, sachant que le contrat dépendra du respect des obligations de l'éditeur.

 

Seules les obligations de ce dernier ont été modifiées par l'accord : pour le respect du droit moral, l'éditeur devra fournir un bon à diffuser permettant à l'auteur de vérifier le bon respect de l'intégrité de son oeuvre. L'auteur pourra vérifier toutes modifications, y compris l'ajout de publicités en pop up. Le bon à tirer des épreuves papier pourra valoir comme bon à diffuser, mais uniquement dans le cas des oeuvres homothétiques. 

 

Feuilleton numérique,"essayer quelque chose de nouveau"

 

Et voici que La Presse annonce la publication sous la forme d'un feuilleton du nouveau roman de Chrystine Brouillet. Son livre, Louise, sera proposé en version numérique, découpée en 15 parties, avant que le livre papier ne soit publié, en février prochain. 

 

Pierre Bourdon, l'éditeur, estime que cette expérimentation vise avant tout à « essayer quelque chose de nouveau en édition », sans aucune intention de nuire aux acteurs. Il ne s'agit pas de contourner ni évincer les libraires, les bibliothèques. « Le mot d'ordre reste l'équilibre du marché du livre. Le droit de lire ce qu'on veut est sacré. Il y a de la place, dans ce contexte, pour les grands et les petits éditeurs et les livres doivent être disponibles dans le plus d'endroits possible. »

 

Les éditions de l'Homme proposeront donc, dans un premier temps, ce feuilleton, avant de commercialiser la version numérique et la version papier, traditionnellement. 

 

L'aventure du feuilleton n'est pas si inédite. Pour exemple, le Diable Vauvert avait décidé de vendre au chapitre, durant tout l'été 2013, et jusqu'à la fin de la rédaction, les Chroniques des ombres de Pierre Bordage. L'opération avait débuté le 24 juin, et les 36 séquences du livre seraient commercialisées en version numérique, une sorte d'avant-première. Dès lors que le livre papier sortirait, tout serait regroupé, et commercialisé comme il se doit. 

 

Côté Québec, Katherine Fafard, de l'Association des libraires, estime que l'opération tentée par les éditions de l'Homme n'est en rien en contradiction avec les positions défendues. « Dans le présent débat, on a confondu beaucoup de choses, malheureusement. Les libraires ne sont pas contre le numérique. Mais nous sommes contre le fait d'être exclus de la vente de certains livres, offerts sur certaines plateformes comme la tablette d'Apple, par exemple. Ce qui n'est pas le cas du livre de Mme Brouillet, de toute évidence. »