Quelle place pour l'étude du hip hop à l'université ?

Antoine Oury - 20.01.2014

Edition - Société - hip hop - université - sociologie


Outre-Atlantique, le hip hop et les rappeurs sont entrés à l'université depuis quelques années : le 6 mars prochain, Macmillan publiera The Cultural Impact of Kanye West, livre-somme de Julius Bailey sur le chanteur qui brasse des millions. L'auteur est à la tête d'une bibliographie qui fait référence, pour un sujet qui reste peu abordé dans les classes de lettres ou de sociologie.

 


Kanye West 01

Kanye West (rodrigoferrari, CC BY-SA 2.0)

 

 

Le bouquin de 300 pages propose un retour sur les codes que Kanye West a su imposer à l'industrie américaine du hip hop, particulièrement à partir de 2002, lorsqu'un grave accident de voiture pousse West à écrire The College Dropout. Une sorte de retour à l'écriture et à l'expression personnelle, alors que l'artiste développait jusqu'alors une carrière centrée sur la production. 

 

Alors que le magazine Interview publie un entretien entre le rappeur et le réalisateur Steve McQueen, Julius Bailey poursuit son travail, voire sa bataille, pour faire accepter le genre musical, et surtout littéraire, dans les universités. Ce professeur de philosophie à la Wittenberg University, dans l'Ohio, est également l'auteur de Jay-Z : Essays on Hip Hop's Philosopher King et Hip Hop and Pedagogy in the Academy, un article sur la place laissée à cette culture dans le système scolaire.

 

Dans la discussion tenue au cours d'un séminaire sur la discipline, Bailey explique que, évidemment, le recours au hip hop ou au rap permet d'accrocher l'attention des étudiants. À ce titre, il remarque d'ailleurs que la référence à KRS-One ne fonctionne plus aussi bien, quand la plupart de ses étudiants rythment leurs journées avec du Wiz Khalifa. Toutefois, c'est bien au niveau de l'écriture et du langage que la connexion se fait.

 

Ainsi, le professeur a pu utiliser plusieurs chansons de Gorilla Zoe, connu pour avoir publié 28 mixtapes (albums) en un mois, afin d'emmener les étudiants sur le terrain de Camus et Beckett, en raison de la proximité de la réflexion sur l'absurde proposée par les auteurs. « Faire de la philosophie, et la faire de la meilleure façon, c'est comprendre que nous occupons certains espaces, et qu'une analyse peut s'appliquer à ces territoires, à travers l'expérience vécue », explique Bailey. 

 

Faire intervenir des rappeurs, directement en cours, a déjà été une piste pour des universités américaines : le rappeur GZA, du Wu-Tang Clan, a ainsi pu animer des cours de science, au lycée Bronx Compass de New York. Ces interventions relèvent toutefois plus souvent de l'illustration, que de l'apport concret aux cours : au contraire, la référence culturelle semble avoir plus d'impact, a posteriori, sur les étudiants.

 

Le rap, l'université et l'édition : mauvaise pub ?

 

En France, le système scolaire semble définitivement fâché avec le genre musical : malgré la place prégnante de l'écriture dans sa formation, les cours qui lui sont consacrés se limitent généralement à des ateliers d'écriture menés dans l'enceinte de l'université. C'est plutôt par le versant sociologique que la France s'intéresse au rap, notamment à travers la journée « Ça rappe à la fac », organisée par Alexandre Luna et Léonor Graser, docteure en sociologie, ou Une histoire du rap en France, signé Karim Hammou, sociologue associé au Centre Norbert Elias de Marseille.

 

On retrouve là les deux villes françaises où le genre musical a grandi en premier lieu, mais l'absence flagrante d'un intérêt universitaire plus global. Le niveau des publications, et la place accordée au genre par l'édition, participe mine de rien à cette présence peu flagrante. Ainsi, les publications en la matière se concentrent sur les grands vendeurs de disques, de Sexion d'Assaut à La Fouine.

 

« Quand on parle de liberté d'expression, on a toujours le problème de la légitimité. Qui peut dire ce qu'il pense ? En tant qu'enseignante, que sociologue, je peux dire ce que je pense parce que j'appartiens à cette institution. Maintenant, des rappeurs qui ne sont pas défendus par cette institution, on va leur reprocher ce discours. En fin, de compte, c'est juste parce que le rap n'est pas encore assimilé comme étant une forme culturelle légitime », confiait Léonor Graser dans l'émission Tout Près de Vous, sur Radio Campus.

 

À ce sujet, le livre Drôle de parcours, autobiographie de La Fouine, aka Laouni Mouhid, publié par Flammarion en novembre dernier, est particulièrement éloquent : sorti rapidement, signé par La Fouine et deux coauteurs, l'ouvrage était censé retracer le parcours du rappeur. La qualité de sa musique mise de côté, l'autobiographie était censé reconstituer le parcours d'un musicien issu de la seconde génération issu de l'immigration.

 

Malheureusement, comme l'a noté le Crew des Haterz, l'ouvrage est truffé d'erreurs, y compris sur le plan des références musicales, sans évoquer un style plus que douteux, où le texte semble avoir été constitué de différents passages mis bout à bout. Autant dire que le travail d'édition n'a pas été conséquent, comme si le titre se justifiait plus par son auteur que par son texte. Les rappeurs, tous illettrés ? C'est en tout cas ce que pourrait penser un non-initié, ou un professeur d'université, après la lecture de ce livre-symptôme...

 

L'école Louis Lumière, bien évidemment axée sur le cinéma, a toutefois permis à l'un de ses étudiants de réaliser un clip de Zoxea, avec succès.