C’est une somme sidérante d’analyses et de recherches sur les sociétés matriarcales que publient les éditions Des femmes — Antoinette Fouque. L’ouvrage de Heide Goettner-Abendroth représente de longues années de travail, pour aboutir à une publication dont ActuaLitté vous propose, cette semaine, de découvrir différents extraits.


Markus Leupold-Löwenthal, CC BY SA 4.0
 

L’intérêt croissant du public comme des chercheurs pour les formes d’organisations sociales non patriarcales a suscité la création de termes nouveaux et variés pour les qualifier. Pourquoi mettre l’accent sur la dénomination parfois problématique de «matriarcat»?
 

Revendiquer ce terme, c’est valoriser la connaissance des sociétés qui ont été, socialement, économiquement, politiquement et culturellement, créées par des femmes. Au cours de la longue histoire de ces cultures, femmes et hommes ont œuvré équitablement à les maintenir et à les transmettre aux générations futures. Pour l’heure, que cette brève description serve de guide. Ce livre a été écrit dans l’intention de développer une définition pérenne qui, je l’espère, sera fort utile pour naviguer sur un océan de malentendus à propos du terme même de «matriarcat» et des cultures qu’il caractérise.
 

Les sociétés matriarcales sont des sociétés de réelle égalité entre les sexes; cela concerne la contribution sociale de l’un et l’autre — et même si les femmes sont au centre de la société, ce principe gouverne la vie sociale et la liberté des deux sexes. Les sociétés matriarcales ne doivent absolument pas être considérées comme l’image inversée des sociétés patriarcales — où les femmes détiendraient le pouvoir à la place des hommes, comme dans le patriarcat — puisqu’elles n’ont jamais eu besoin des structures hiérarchiques du patriarcat. La domination patriarcale, où une minorité issue des guerres de conquête régente l’ensemble de la culture, assoit son pouvoir sur les structures de coercition, la propriété privée, le joug colonial et la conversion religieuse.

De telles structures de pouvoir patriarcales ont un développement historiquement récent : elles n’apparaissent que vers 4000-3000 avant notre ère (et même plus tard dans de nombreuses parties du monde) et se renforcent au fur et à mesure que le patriarcat se propage.

 

Compte tenu des malentendus à propos du terme de «matriarcat», il est nécessaire d’examiner avec la plus grande attention son contexte linguistique. Nous pouvons remettre en cause le préjugé masculin actuel selon lequel matriarcat signifie «règne des femmes» ou «hégémonie des mères», car ces définitions sont fondées sur la supposition que le matriarcat est un décalque du patriarcat, si ce n’est qu’un autre genre dirige. Le fait que les deux termes sont phonétiquement proches induit l’idée que les formes sociales doivent être proches.
 

En réalité, le terme grec «ἀρχή [arkè]» signifie non seulement «domination», mais «début» — tel est le sens premier du terme. Les deux acceptions sont distinctes et ne peuvent être confondues. Elles se démarquent aussi clairement en français : on ne saurait traduire «archétype» par «type dominant», pas plus qu’«archéologie» ne saurait être compris comme l’«étude de la domination».

Ceux qui souscrivent au mythe d’une universalité du patriarcat présentent cette forme relativement récente de société comme si elle avait été présente partout dans le monde depuis l’origine de l’histoire de l’humanité. Des centaines de récits de ce type ont été propagés par des théoriciens adeptes du patriarcat. Ils sont avant tout incapables de voir le matriarcat autrement qu’à travers le prisme du modèle dominant.

 

Campant sur cette conception erronée, ils cherchent partout la preuve d’un matriarcat fondé sur la domination; lorsqu’ils ne trouvent aucune preuve d’une culture conforme à leur hypothèse — imprégnée de présupposés patriarcaux — de l’hégémonie exercée par les femmes, ils s’empressent d’affirmer que les sociétés matriarcales n’existent pas aujourd’hui et n’ont jamais existé. Ils inventent une culture fantôme, puis se mettent à en chercher un exemple; comme il leur est impossible d’en trouver un, ils ont beau jeu ensuite de proclamer que ce n’était qu’un fantôme.

Non seulement ce raisonnement circulaire est illogique, mais encore s’agit-il d’un scandaleux gâchis scientifique.

 

En référence à la plus ancienne signification d’«αρχή [arkè]», le terme de «matriarcat» signifie «mères depuis le début». Cela renvoie à la fois au fait biologique que, étant celles qui donnent naissance, les mères sont à l’origine de la vie et au fait culturel qu’elles sont aussi les créatrices des commencements de la culture. «Patriarcat» pourrait être traduit soit par «domination par les pères», soit par «pères depuis le début».

Cette prétention conduit à l’hégémonie des pères, car — faute du moindre droit naturel à revendiquer un rôle dès le «
début» — ils ont été contraints, depuis l’émergence du patriarcat, d’insister sur ce rôle, puis de l’imposer grâce à la domination. À l’inverse, du seul fait de donner naissance au groupe, à la prochaine génération, et par conséquent à la société, les femmes sont à l’évidence le commencement; dans le matriarcat, elles n’ont nullement besoin d’imposer cela par la domination.



Heide Goettner-Abendroth ; Saskia Walentowitz ; trad. Camille Chapla – Les sociétés matriarcales ; recherches sur les cultures autochtones à travers le monde – Des Femmes Antoinette Fouque – 9782721007018 – 25 €


Dossier - Les sociétés matriarcales : les cultures autochtones dans le monde


Commentaires
«[ ... ]incapables de voir le matriarcat autrement qu’à travers le prisme du modèle dominant.[...] » et d'autres sont incapables de voir le patriarcat autrement que par le prisme du pouvoir car pour eux et elles homme = pouvoir et femme = pas pouvoir
Enfin on en reparle avec ce livre !
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.