Quelques traitements du livre dans différents pays européens

Antoine Oury - 07.04.2014

Edition - International - Forum de Chaillot - livre - Europe


Juste après l'intervention de Jacques Toubon au Forum de Chaillot, pour détailler ce que pourrait apporter une politique européenne commune en matière de culture, différents intervenants ont pris place pour évoquer les situations nationales en matière de livre. Eva Karaïtidi, éditrice grecque chez Hestia, Agnieszka Rasinska-Bobr, de l'Institut polonais du livre, et Nicolas Georges, directeur adjoint, chargé du livre et de la lecture au ministère de la Culture, ont passé en revue les comportements dans ces trois pays.


Françoise Benhamou, Eva Karaïtidi (Hestia), Agnieszka Rasinska-Bobr (Institut polonais du livre), Nicolas Georges (MCC) - Forum de Chaillot

De gauche à droite : Françoise Benhamou, Eva Karaïtidi (Hestia), Agnieszka Rasinska-Bobr (Institut polonais du livre), Nicolas Georges (MCC) (ActuaLitté, CC BY-SA 2.0)

 

 

En Grèce, récession et régression vont de pair

 

Eva Karaïtidi, éditrice grecque au sein de la maison d'édition Hestia, qui ouvre le bal, pour évoquer la situation grecque, assez particulière en raison d'une crise économique particulièrement importante. La loi sur le prix unique du livre date de 1997 pour l'édition grecque, et visait à protéger des petites maisons d'édition nées au cours de la dictature. En 1989, 337 éditeurs sont présents, en 1990, 374 : la Grèce connaît une explosion éditoriale, même si le nombre de lecteurs reste faible : 61 % des Grecs ne lisent tout simplement pas, en 1993.

 

L'édition reste malgré tout moribonde : le papier est cher, les liquidités réduites et aucune formation professionnelle pour les libraires. Des éditeurs sont même accusés de soutenir certaines grandes librairies d'Athènes en gonflant artificiellement les prix, et la nécessité d'une loi de régulation du prix se fait pressante. La TVA est pour le moment fixée à 6,5 % sur le livre papier, et les éditeurs s'attellent à protéger ce taux de TVA.

 

En 1993, une loi est votée et fixe le droit d'auteur, généralisant la signature de contrats d'édition et asséchant un marché pirate extrêmement vigoureux. En 1997, la loi sur le prix unique permet de consolider un peu plus le marché de l'édition, sans augmenter significativement le prix des livres. Par ailleurs, 10 % du prix de vente des livres, au détail, est garanti à l'auteur. Magré tout, le 31 mars dernier, le Parlement grec a voté une modification de la loi sur le prix unique, qui ne garantit les 10 % à l'auteur uniquement pour la première édition de l'ouvrage.

 

En 2013, le Centre national du Livre grec a été absorbé par le ministère de la Culture du pays. Toutefois, il communiquait en 2007 ces chiffres : 2000 librairies étaient présentes sur le territoire, et, 4 ans plus tard, 100 établissements de moins. « On ne dépasse pas les 700 librairies livrées dans les pays, et celles qui remboursent les éditeurs ne dépassent les 300 », témoigne d'ailleurs un éditeur grec pourtant florissant. Par ailleurs, les librairies qui ne vendent que des livres ne sont plus qu'une centaine dans le pays, et la moitié des grandes enseignes, au nombre de 6 au total, ont mis la clé sous la porte.

 

Pologne : Tous les espoirs dans le prix unique

 

En 2004, les efforts des éditeurs polonais pour obtenir un prix unique du livre semblaient porter leurs fruits, avant que les grands acteurs de cette industrie ne fassent finalement demi-tour par crainte d'une érosion des profits. Aujourd'hui, c'est une situation catastrophique de distribution qui inquiète particulièrement, explique Agnieszka Rasinska-Bobr, où les distributeurs dictent l'offre de livres quand les chaînes de librairies jouent le jeu des remises outrancières.

 

La Chambre polonaise du livre a donc décidé de réagir, et a proposé un projet de loi pour instaurer un prix unique du livre, à présenter devant le Parlement. Reste à convaincre le gouvernement polonais, plutôt réticent à l'instauration de toute loi régulatrice : 15 députés pourraient suffire pour présenter l'épais dossier au Parlement.

 

« Dans les deux chaînes de librairies polonaises qui existent encore aujourd'hui, le livre occupe une place secondaire », explique Agnieszka Rasinska-Bobr, en soulignant que les statistiques sur les librairies sont considérablement faussées par la diversité des endroits où trouver des livres : supermarchés, petites boutiques indépendantes et... stations-service.

 

Nicolas Georges, directeur du Service Livre et Lecture, vient confirmer les résistances des autorités polonaises à mettre en place une loi régulatrice : « Il faut bien préciser que ce n'est pas l'État qui régule les prix, mais bien les éditeurs. Les Polonais sortent de plusieurs décennies de communisme, et sont donc réticents à toute régulation. »

 

En matière de numérique, l'offre est actuellement évaluée à 30.000 titres, sans aucune règle pour les tarifications. Pour le moment, la loi sur le prix unique du livre ne concerne pas l'ebook. Toutefois, le Défenseur des Droits de l'Homme a récemment attaqué la différenciation livre papier/ebook pour le taux de TVA devant le Tribunal Constitutionnel Polonais. Par ailleurs, le piratage semble captiver les premiers lecteurs en numérique, avec une plateforme particulièrement fréquentée.

 

Et la France ?

 

Nicolas Georges est ensuite revenu sur les différentes mesures adoptées suite aux changements apportés par l'irruption du livre numérique. Des changements à relativiser, souligne-t-il, mais qui ont tout de même nécessité quelques ajustements, avec le prix unique du livre numérique et le contrat d'auteur à l'ère numérique.

 

Des ajustements qu'il a fallu préparer en amont : l'Autorité de la Concurrence a pu opposer, à l'époque de la loi sur le prix unique du livre numérique, que le marché était de toute façon inexistant. « Si on ne réagit pas très vite, ce qui s'est passé avec Apple aux États-Unis aurait eu lieu en France. Un modèle économique peut s'imposer en un an », se souvient Nicolas Georges.

 

Le directeur du service livre et lecture rappelle par ailleurs que le monopole technologique mis en place par certains opérateurs (Apple, Amazon...) inquiète plus que celui du droit d'auteur, pour les produits numériques. « Une proposition a été faite dans ce sens dans la réponse du ministère, en s'appuyant sur le travail réalisé pour les décodeurs TV. »

 

Un acteur européen nous avait en effet précisé qu'une proposition de directive avait été présentée par la France, pour appuyer la recherche d'interopérabilité, en s'appuyant sur le modèle des décodeurs TV. « Cela pourrait déboucher sur une directive à vocation technique, qui s'inspirerait de ce que la CE a fait pour les décodeurs TV, et le reproduirait pour le secteur du livre numérique. » 

 

Nicolas Georges, dans le thème du Forum de Chaillot, souligne la nécessité d'une « réflexion industrielle du livre » en Europe, qui se doter de quelques grands champions technologiques, selon lui. « Il est assez dommage de voir nos acteurs technologiques dégringoler, je pense à Nokia ou Alcatel, nous devrions mettre en place un certain nombre de règles de financement qui permettrait de porter ces nouveaux acteurs », détaille Nicolas Georges. 

 

« C'est une discussion à porter au niveau européen, et la Commission sera d'ailleurs plus encline à nous écouter sur ce sujet. Des paris industriels ont été gagnés en Europe aussi. La librairie traditionnelle ne se maintient pas si mal, aussi bien aux États-Unis qu'en Europe, et les chaînes du type Chapitre, ou Fnac devraient ou auraient dû adopter une orientation technologique », complète-t-il au micro d'ActuaLitté.