Quels récits, quelles fictions, après la disparition du roman ?

Neil Jomunsi - 24.09.2018

Edition - Société - roman histoire réalité - évolution livre écriture - projection avenir écriture


Partageant ses réflexions depuis sa Page 42, Neil Jomunsi propose régulièrement dans nos colonnes des interventions à rebrousse-poil. Une fois n’est pas coutume, c’est autour du devenir de la relation entre le texte et l’auteur qu’il nous embarque. Demain, le livre ? Ou demain, les narrations ?

 

 

 

Future
Nicolas Padovani, CC BY 2.0
 

 

La mort du roman, ou les dernières heures d’une préhistoire de la fiction (?)

 

 

Il se passe quelque chose d’étrange : je ne me sens plus capable d’écrire des romans. Ou plutôt ce n’est pas tant que je ne m’en sens plus capable, mais je n’en saisis plus le sens. Cette question – celle du sens – me travaille depuis longtemps. Je ne voudrais pas jouer les vieux cons, mais j’ai connu un monde sans internet. Et même si chaque génération se sent déphasée par rapport à la suivante, je crois pouvoir dire sans trop me tromper que cette fois, c’est vrai : il y a eu un avant et un après.

On ne reviendra pas en arrière. Les choses ont trop changé. Comment vous expliquer… ? J’ai presque la sensation de vivre les dernières heures d’une sorte de préhistoire de la fiction. Vous voyez ? Non, bon, c’est normal.
 

D’abord, nous avons changé. L’interconnexion des savoirs et leur partage permanent nous ont fait évoluer, ce n’est pas le premier article dans lequel j’évoque ce sujet, et nos cerveaux ont littéralement été défragmentés durant ces dix dernières années. Désormais nous sommes partout et nulle part à la fois, et nous apprenons ce que nous mettions autrefois un an à apprendre en quelques minutes. Mieux, nous n’avons même plus besoin de l’apprendre.

Le livre n’a pas échappé à cette évolution. Nous sommes de plus en plus nombreux à écrire de bonnes histoires, en fait nous savons presque intrinsèquement comment fonctionne une bonne dramaturgie : exposés depuis l’enfance à une quantité de fiction titanesque, nous avons intégré ses mécanismes comme une seconde nature. Ajoutez à cela la facilité de partage et de diffusion qu’a apportée internet, et vous obtenez un constat : raconter une histoire n’est plus un talent, mais une simple qualité comme une autre, un savoir-faire intégré de façon quasi inconsciente.


Dans ce contexte, nous sommes nombreux à écrire des histoires – certains disent trop, d’autres pas encore assez, et je me situerais pour ma part plutôt dans la seconde catégorie. Nous sommes devenus des homo narrativus, et il est normal que le phénomène aille crescendo. Et que le vertige nous saisisse.
 

Au vu de ce que je constate autour de moi, je crois plusieurs choses.


D’abord, je crois que le roman en tant que forme d’expression « royale » va disparaître. Bien sûr, le roman ne disparaîtra pas, pas plus que le cinéma n’a éclipsé le théâtre ou que la sculpture a été évincée par la photographie. Néanmoins, le roman se cantonnera à un public d’amateurs éclairés et avertis (c’est déjà plus ou moins le cas, hors best-sellers). On continuera de l’apprécier en comité restreint, ce qui mènera nécessairement à ce que le snobisme autour de cette forme « réservée aux puristes » gagne en puissance. Mais peu importe.
 

En effet, la situation actuelle est intenable : au regard du marché, trop de romans sont écrits. Il est matériellement impossible qu’ils soient tous édités, voire même simplement qu’ils soient tous lus. En conséquence, cette « matière première » devient trop bon marché pour espérer en tirer quoi que ce soit en tant qu’auteur. La rémunération symbolique joue pour beaucoup dans le fait que l’économie actuelle du livre ne se soit pas encore effondrée : beaucoup d’auteurs préfèrent ne pas être payés (ou préfèrent même carrément payer de leur poche) plutôt que de ne pas être édités.
 


Passons les avances qui se réduisent à peau de chagrin – et pour cause, le roman ne fait plus recette : le fait d’être édité est en soi la rémunération la plus précieuse. Ajoutez à cela le fait que nos cerveaux ont été tellement transformés par les nouvelles formes de connexion et de sociabilité que nous ne disposons plus, sauf exception, de la concentration nécessaire pour nous enfiler une histoire de 600 pages (oui, je sais sauf toi, et toi aussi… j’utilise un « nous » de civilisation)… Bref, pénurie de la demande, explosion de l’offre… on coincera forcément à un moment.

Ce trop-plein, selon moi, mène à deux hypothèses : soit à la désintégration de l’offre (trop d’auteurs se décourageront, laissant mécaniquement leur place aux autres), soit à sa dissolution dans autre chose. J’ai une préférence pour la deuxième hypothèse, car j’imagine mal notre humanité cesser de raconter des histoires. Je pense simplement qu’elles passeront très vite par d’autres biais, et que nous entrons désormais dans un âge dont les fake newset autres deep fakes ne sont que les premiers symptômes : celui de la fiction permanente.
 

Comment est-ce que j’imagine l’âge de la fiction permanente ? D’abord, pendant sans doute un long moment, nous ne serons plus vraiment capables de distinguer la fiction du réel. Les mécanismes de détection des faux seront de plus en plus performants, mais la technique ira toujours plus vite. Aussi nous n’aurons sans doute pas d’autre choix que d’embrasser ce nouveau paradigme et de nous « fondre en fiction » comme d’autres entrent en religion. Ce que nous nommons aujourd’hui, parfois à tort, « réalité » deviendra une nuance personnelle.

Nous aurons probablement chacun la nôtre, ou plutôt les nôtres, car les niveaux de réalité partagés deviendront nos nouveaux espaces de convivialité, d’interaction et de discussion. Nous pourrons tous et toutes contribuer à son élaboration, à sa scénarisation – même si l’on se doute que de grandes firmes proposeront des réalités toutes construites pour lesquelles le mot « écosystème » semblera avoir été écrit.
 

Aussi je crois que l’avenir de la fiction passera bientôt par l’abandon du support – ou plutôt son abandon aux puristes.

L’homo narrativus baignera dans la fiction en permanence, s’inventera des maisons hantées pour se faire peur ou vivra dans la peau d’un aventurier galactique. Les moyens techniques lui permettront de discuter avec des personnages qui n’ont jamais existé. De nouer des amitiés avec des chatbots qui seront plus précieuses que toutes celles que nous aurions pu avoir avec un être de chair et de sang. Visiter des temples imaginaires dans des rêves préprogrammés.

Ce sera aussi sans doute, il ne faut pas se le cacher, un monde probablement assez solitaire. Mais avec la fin du travail annoncée, il faudra trouver de nouveaux sens à l’existence. Et l’expérience montre que le retour à la frugalité est rarement le chemin qu’empruntent les civilisations – peut-être à tort d’ailleurs.
 

Pour tout dire en un mot, je crois que, paradoxalement, l’avenir de la fiction se situe dans la réalité. Et qu’il n’est jamais trop tôt pour s’y intéresser.

 

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Commentaires
Croyez-vous vraiment à la fin de notre goût pour les mensonges(jolis, terribles incroyables, drôles...)imprimés ou à la rigueur sur écrans ? La réalité, de moins en moins vraisemblable et de moins en moins désirable, laisse et laissera un grand champ libre aux rêves de toutes sortes, préfabriqués par des auteurs, si l'on peut dire en prêt à porter. La vitesse excessive à laquelle nous est servie la fiction actuellement va emporter tout un fatras d'écrits à la mode. Resteront littérature et poésie, toutes deux fictionnelles et prenant leur temps de réflexion et de rêverie. Comme un retour inéluctable d'un balancier lancé trop loin dans un sens revient loin de l'autre côté.

C'est ce que je vois dans ma boule de cristal, mais je n'y ai pas mis le prix, elle me trompe parfois !
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