Qui est responsable de la fermeture des librairies à New York ?

Maxim Simonienko - 06.03.2019

Edition - Librairies - librairies fermeture new york - hausse loyer librairies - amazon concurrence librairie


La ville de New York serait en train de perdre un grand nombre de ses librairies indépendantes. Selon les libraires et les journaux locaux, sous la pression subie par le concurrent Amazon et les loyers de plus en plus difficiles à payer, la situation devient insoutenable.

Librairie Books Etc Victoria lors de sa fermeture, en 2009 (photo d'illustration, Mark Hillary, CC BY 2.0)
 
 

Un constat alarmant


Les librairies indépendantes américaines sont cernées de toutes parts. D'un côté, le géant Amazon avec son pouvoir de vente considérable, mais aussi les faibles marges dégagées par la vente de livres qui rendent difficiles les activités traditionnelles des libraires. De l'autre, la technologie grand public (smartphones et applications) qui prend le pas sur la lecture, dans une certaine mesure – ainsi que le coût des loyers qui monte en flèche.

De plus, les statistiques sur les habitudes de lecture sont difficiles à analyser. Néanmoins, certains sociologues pensent que la lecture est en train de devenir une activité privilégiée de l'élite. C'est le cas de Caleb Crain qui parlait d'un « territoire réservé à une classe littéraire spécifique » dans un article du New Yorker datant de 2007.

Si l'on se tient à ce raisonnement, la société serait en train de revenir à une situation proche de celle précédant l'avènement de l'alphabétisation de masse. Dans un article qui a suivi l'année dernière, Crain a affirmé que les statistiques continuent de « brosser un tableau assez sombre des habitudes de lecture des États-Unis ».

Une réalité qui risque pour le moment d'être avérée. En 1950, Manhattan comptait 386 librairies, selon le Gothamist. En 2015, ce nombre serait tombé à 106 voire à 80 selon le décompte de la librairie The Strand. 


Données cartographiques concernant le nombre de librairie à Manhattan en 1950


Données cartographiques concernant le nombre de librairie à Manhattan en 2014


Pourtant, 86 % des Américains avouent essayer de lire tous les jours, selon une étude menée par OnePoll pour le compte de Rakuten Kobo, révélée en janvier 2019.
 

Le loyer : ennemi public numéro 1 des librairies new-yorkaises


Qui serait donc le coupable qui empêcherait les librairies indépendantes de prospérer à New York ? Pour un grand nombre de gérants, ce serait la hausse du loyer. Cette dernière serait la préoccupation première des librairies, car elles doivent jongler entre leurs faibles marges de manœuvre et le besoin d'un espace de stockage important pour leurs ouvrages.

La cause de cette hausse : la spéculation, due à la flambée des loyers des entreprises immobilières. Les propriétaires obligent souvent les locataires à se retirer, car il arrive qu'après un certain temps, les immeubles gagnent en valeur. L’objectif est « de vider ces bâtiments des résidents et des petites entreprises à loyer fixe », explique Jeremiah Moss, l'auteur du livre Vanishing New York : How a Great City Lost Its Soul. Une fois repris, les immeubles sont vendus à des fins lucratives ou utilisés comme garantie en vue d’un emprunt d'argent qui sera ensuite investi ailleurs.

La librairie Drama Book Shop, un pilier de la communauté théâtrale et littéraire de la ville, a été l'une des victimes de cette crise. Les gérants avaient avoué ne plus pouvoir payer le loyer. C'est dans un élan de solidarité que Lin-Manuel Miranda, le créateur de la célèbre comédie musicale Hamilton (2015), est intervenu pour acheter le magasin avec trois de ses collaborateurs en janvier 2019. C’est la deuxième intervention de ce genre pour le rappeur et compositeur américain.

En 2016, il avait déjà mené une campagne de financement participatif pour soutenir le magasin après une rupture de canalisation et la destruction d'une partie de ses stocks. Le magasin est actuellement fermé. Miranda et ses partenaires commerciaux recherchent un nouvel emplacement moins cher pour la librairie.

Westsider Books, un autre pilier des librairies indépendantes de New York, a également annoncé en janvier qu’il mettrait probablement la clé sous la porte à l’expiration de son bail. En réponse à cette déclaration, des clients fidèles ont inondé le magasin de commandes et l'un d'entre eux a même organisé une campagne de financement participatif qui a permis de recueillir plus de 50.000 $.

Au même titre, Book Row, un district situé entre l'Union Square et l'Astor Place dans la Fourth Avenue, abritait autrefois une cinquantaine de librairies de livres anciens. Aujourd'hui, il n’en reste plus qu’une : l'Alabaster Bookshop.
 

Même propriétaire, une librairie n'est pas à l'abri


The Strand est la plus grande librairie indépendante de la ville. Sa gérante est le propriétaire de l’immeuble qui abrite la boutique, ce qui l’isole des pressions économiques que subissent ses collègues.

Mais lorsqu'une commission municipale a récemment proposé de définir le bâtiment comme « monument historique » de la ville, c'est la désillusion. La propriétaire, Nancy Bass Wyden, fait pression contre la proposition, car les coûts de maintenance deviendraient trop lourds pour elle. Il serait possible pour la libraire de gagner plus d’argent en louant l’espace de la librairie sur trois étages à d’autres locataires commerciaux, mais elle n’a pas l’intention de le faire ni de vendre le bâtiment.

« Je veux juste que la ville me laisse tranquille », a déclaré la gérante, dont le grand-père a fondé le magasin en 1927. Le père de Nancy, qui a commencé à travailler dans le magasin à l'âge de 13 ans, a économisé des années pour acheter la propriété pour éviter le sort qui a affecté le district de Book Row.
 

Des solutions plus qu'incertaines 


La solution la plus efficace, toujours selon Jeremiah Moss, serait le contrôle des loyers commerciaux — une politique difficile à mettre en place, mais efficace pour réduire le nombre de « propriétaires-prédateurs » arrivés en ville après la Seconde Guerre mondiale.

Selon lui, d'autres solutions potentielles sont également possibles. Parmi elles, une « taxe de vacance » sur les espaces commerciaux laissés délibérément vides ; la mise en place d'un zonage pour contrôler la prolifération des chaînes de magasins ; ou bien l'utilisation du Small Business Jobs Survival Act, un projet de loi qui donnerait aux locataires commerciaux la possibilité de renouveler leur bail de 10 ans, ainsi que le droit de demander un arbitrage avec les propriétaires.

Malheureusement, la législation, introduite pour la première fois en 1986, a eu du mal à gagner du terrain. Les partisans de cette législation affirment que cela pourrait pourtant mettre fin à la « fraude au loyer » et à la pratique observée du côté des propriétaires d'augmenter de manière abusive leurs prix pour les locataires.

via the Guardian


Commentaires
l'équilibre commercial de la librairie dans son quartier, c'est même un peu plus compliqué que ça : cf la remarquable analyse sur St Mrk Bookstore à NYC : https://www.newyorker.com/books/page-turner/what-went-wrong-at-st-marks-bookshop
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.