Qui redouter : Penguin Random House ou la voracité de Jeff Bezos ?

Nicolas Gary - 28.04.2015

Edition - Economie - analyse marché international - livre vente internet - éditeurs groupe Amazon


Pour l'heure, quatre des cinq grands groupes américains ont passé un accord de commercialisation de livres numériques et papier avec Amazon. Après le procès pour entente, et la condamnation d'Apple (toujours en appel), les éditeurs ont dû renoncer au contrat d'agence... pour en proposer une nouvelle mouture. Mike Shatzkin, fondateur de The Idea Logical et analyste judicieux, s'interroge sur l'avenir.

 

 

Penguin - Frankfurt Buchmesse 2014

ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

 

Hachette Book Group, Macmillan, HarperCollins et Simon & Schuster ont trouvé un terrain d'entente avec le géant de la vente en ligne. Certes. Mais reste un mastodonte qui devra passer par la table des négociations, Penguin Random House. Évidemment, avec 3,3 milliards € de chiffre d'affaires en 2014 et les groupes cumulés Bertelsmann et Pearson derrière, PRH dispose d'une autre envergure. Et Amazon ne tentera certainement pas le même passage en force. 

 

Évidemment, un accord de commercialisation est en cours de discussion. Évidemment, il sera trouvé, même s'il doit y avoir des frictions. Sauf que l'ex-Big Six, désignant les six grands groupes éditoriaux, est devenue Big Five, et que Hachette la redoutée « pieuvre verte », n'aligne que 2 milliards €. Respectables, malgré tout. 

 

Mais Shatzkin s'inquiète moins de ce qu'Amazon et PRH puissent trouver un accord, que de la puissance acquise par le groupe, résultat d'une fusion internationale. « Après tout, PRH publie environ la moitié des titres les plus commerciaux du commerce du livre américain », note-t-il. Bien entendu, un Harry Potter peut venir de nulle part, mais il est probablement plus facile d'acheter le prochain Fifty Shades, issu de l'autoédition, avec les moyens de PRH. 

 

Le rapprochement du numéro 1 et du numéro 2 a créé une société unique sur le territoire américain. Autrement dit, ce qui est parfois reproché à Hachette Livre en France, de prendre des décisions en cavalier solitaire, s'applique tout aussi bien à PRH sur le territoire américain. « Cela signifie que PRH, comme Amazon, peut prendre ses décisions commerciales indépendamment du reste de l'industrie. Ils peuvent prendre des risques qui seraient très difficiles pour quelqu'un d'autre », note Shatzkin.

 

Le manchot qui ne laisse rien au hasard

 

En juillet 2013, nous poussions d'ailleurs la réflexion, jusqu'à considérer que PRH serait alors en mesure de vendre ses ebooks plus chers que les autres. Les chiffres étaient déjà très éloquents :  

Avec plus de 10.000 employés à l'heure actuelle, PRH va contrôler près de 25 % du marché du livre mondial, avec plus de 15.000 nouveautés annuelles, une grosse présence dans les listes des meilleures ventes, et des auteurs, répartis dans quelque 250 filiales, qui comptent des écrivains depuis Dan Brown jusqu'à Khaled Hosseini. 

Ne faut-il pas se souvenir que Penguin, avant la fusion, avait refusé de rejoindre l'iBookstore, quand tout le monde s'y était précipité ? Ce qui semblait risqué pour les concurrents était devenu inévitable – et le contrat d'agence garantirait une sécurité devant Amazon. Penguin n'avait donc pas les mêmes attentes ? D'ailleurs, Random House avait plongé avec les autres, et se retrouvait alors contraint à verser une amende, imposée par la juge Denise Cote, pour éviter le procès. 

 

Autre cas de figure, assez significatif : l'abonnement illimité. En France, le PDG de Hachette Livre, Arnaud Nourry, est devenu le pourfendeur officiel de cette commercialisation des livres numériques. « Si nous allions vers l'abonnement, nous irions, c'est sûr, vers la destruction du modèle économique que nous mettons en place », affirmait-il

 

Or, PRH est également le premier à refuser, obstinément, ce modèle économique, et ce mode de distribution, là où les autres éditeurs, même frileusement, se lancent dans le grand bain. De là à considérer que l'un et l'autre groupe, avec leurs catalogues, proposeraient leurs propres offres d'abonnement, certainement pas en illimité, voici qui serait amusant. 

 

Voilà une petite dizaine de jours, PRH a présenté au net un nouveau site, véritable plateforme complète, optimisée pour les appareils mobiles, avec des solutions d'achats de livres, tant papier que numérique. L'intégralité du catalogue est disponible, et Markus Dohle, PDG de PRH assure avoir « axé sur le consommateur », un discours que l'on retrouve plus généralement chez... Jeff Bezos.

 

« Dans ce marché de plus en plus orienté vers le lecteur, notre présence numérique est un point important pour renforcer la connexion que nous construisons : un auteur, un livre et un lecteur à la fois. » Un entrepôt de contenus, manifestement très orienté vers de nouvelles solutions économiques.