(Re)Traduire Shakespeare : 'Un nouveau chemin dans l'oeuvre' (Patrick Reumaux)

Antoine Oury - 21.11.2014

Edition - Les maisons - Patrick Reumaux - Shakespeare traduction - Carlotta Orson Welles


Le distributeur Carlotta propose deux versions restaurées des films d'Orson Welles, inspirés des pièces de William Shakespeare, Macbeth et Othello. Pour l'occasion, un beau livre voit le jour, illustré par des images des deux longs-métrages, avec deux nouvelles traductions de Patrick Reumaux, qui s'était attaqué à Dylan Thomas, John Steinbeck ou Flan O'Brien. Celui qui est aussi poète et romancier évoque la traduction, art du piège par lequel il retrouve le chant du merle...

 

 

Patrick Reumaux

Patrick Reumaux (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

La première question qui vient à l'esprit, évidemment, n'est autre que les raisons qui ont motivé Patrick Reumaux à retraduire Shakespeare, en particulier deux textes parmi les plus classiques du dramaturge. « Retraduire Shakespeare, ce n'est pas tenter de corriger les défauts des versions antérieures », explique-t-il d'emblée. 

 

« Une traduction, c'est essayer de trouver un nouveau chemin de culture dans l'œuvre, la cultiver autrement en essayant de trouver un point de départ inédit, une traverse inconnue. Non répéter, mais trouver quelque chose d'autre, une seconde venue, une seconde vue. Yeats disait 'Une seconde aurore', 'a second coming' »

 

 

 

 

Le premier souci de Patrick Reumaux, pour un travail de traduction, est de capter ce chant du merle, ou du pinson, particulièrement caractéristique. Une mélodie qui se compose d'un plein chant, de temps forts, et de temps faibles, des roulades qui font la signature de l'oiseau. « On dira alors que le plein chant est le style de l'auteur, et le chant en sourdine, sa signature. »

 

Dans le cas de Shakespeare, la signature est multiple, et se retrouve dans ses personnages iconiques, pratiquement devenus dénominations pour certains caractères : « On retrouve ainsi le singe, ou l'obscène, avec Falstaff, qui ne raconte que des obscénités, le songe, avec Prospero ou Le Songe d'une nuit d'été, et le monstre, avec Macbeth, Iago ou Richard III », détaille Patrick Reumaux. Le style du dramaturge est « une étoffe, tissée d'un point serré d'allitérations et de métaphores, en vers pour la plupart des pièces ».

 

« Je ne dis pas que je me prends pour Shakespeare, je suis Shakespeare, le temps de la traduction »

 

Pour retrouver ce chant, Patrick Reumaux évoque la traduction comme un « art du piège » : « Pour piéger un animal, il faut véritablement devenir l'animal lui-même. Pour traduire, il faut devenir l'autre. » Un jeu analogue à celui, en botanique, de l'ophrys et de l'abeille. Cette orchidée produit « un simulacre d'abeille », un vol des codes visuels de l'insecte, pour provoquer un don, celui de pollinisation.

 

 

Ophrys bécasse (Ophrys scolopax)

Ophrys bécasse (Alfred Brumm, CC BY 2.0)

 

 

« Traduire, c'est transmettre des formes. Un simulacre : devant le texte à traduire, le traducteur est en mouvement, il marque son territoire comme la fleur-insecte marque le sien. Elle s'affiche devant l'abeille, mais, en s'affichant, affiche l'abeille et non la fleur », souligne Patrick Reumaux. Un sens de l'image certain et une capacité à s'élever au-dessus des sens des mots à traduire qui expliquent un peu pourquoi les poètes font généralement de bons traducteurs.

 

Pour Macbeth et Othello, Reumaux s'est basé sur le New Shakespeare des Presses Universitaires de Cambridge, mais n'a donc pas passé en revue les différentes versions traduites du texte. Ce qui n'empêche pas un traducteur de faire des choix : Iago soupçonne ainsi Othello d'avoir « goûté à la farine d'Emilia », autrement dit d'avoir trempé son biscuit. « Shakespeare avait repris un certain nombre de métaphores amoureuses célèbres au XVe siècle chez les conteurs érotiques et galants de la littérature italienne, pour rendre l'atmosphère amoureuse italienne du XVIe, et les métaphores que j'ai utilisées sont donc d'époque. »

 

Difficile, pour le traducteur, d'expliquer les rouages de la traduction, comment l'auteur devient Shakespeare : « Devenir l'autre, cela relève un peu du mystère, de la sorcellerie. Jeanne Favret-Saada, dans son étude sur la sorcellerie dans le bocage en Vendée, expliquait que le sorcier était cannibale. Le traducteur fait de même : il dévore l'œuvre, comme un amoureux dévore sa promise des yeux, jusqu'à ce qu'il ne reste que Shakespeare. Et le titre de son étude était Les Mots, la Mort, les Sorts, dans lequel on retrouve tout le dramaturge. »

 

Il y a d'ailleurs un peu de cannibalisme dans l'approche de Welles, qui explique le statut de classiques désormais liés à ses adaptations de Shakespeare : « On retrouve dans ses films de la cruauté, de la démesure, des singeries, tout ce qui fait style et signature de Shakespeare. Il désirait passionnément faire ces films. » 

 

Un processus mystérieux... cassé par les délais de traduction ?

 

Patrick Reumaux, au fil des années, a vu le statut de la traduction devenir une préoccupation plus importante pour des institutions ou des responsables, qui cherchent à « faire comprendre que ce n'est pas une machinerie, mais un art ». Néanmoins, il ne peut que constater que la situation professionnelle des traducteurs n'a pas du tout évolué.

 

« À ma connaissance, les éditeurs n'ont pas suivi ce mouvement, puisque c'est la croix et la bannière de demander plus de 1 % de droit d'auteur », rappelle-t-il. Les délais de parution sont également prévus, et Patrick Reumaux se souvient ainsi d'une demande de Gallimard, pour la traduction d'un recueil de Sylvia Plath, en deux mois chrono. « Je leur ai dit que j'allais essayer, j'ai réussi, finalement, mais les délais de parution étaient déjà fixés, de toute façon. »

 

Le contrat d'édition reste la preuve de ce mépris toujours accolé au travail de traduction : elle n'y est considérée que comme un « élément accessoire » du texte original, qui limite les possibilités du traducteur. Et si les traductions les plus libérées étaient les meilleures...?