Recel de livres anciens : des policiers zélés et d'innocents libraires

Nicolas Gary - 05.08.2014

Edition - International - livres anciens - libraires rares - Naples bibliothèque


Si à Rome, on fait comme les Romains, il serait bon que les autorités napolitaines se calment un peu. En mars 2012, la bibliothèque des Girolmaini, célébrissime pour ses ouvrages anciens, était victime d'un vol. L'enquête démontrera par la suite que le directeur du noble établissement, était à l'origine des larcins. Sauf que les ouvrages n'ont pas tous été récupérés. Et que les carabinieri font du zèle...

 

 

Warm Books (16:9)

mendhak, CC BY 2.0

 

 

Le pillage de l'établissement avait été dénoncé par le professeur Tomaso Montanari, et ce n'est qu'en mai 2012 que la culpabilité de Marino Massimo de Caro, alors directeur, fut mise en évidence. Un coupable prolixe, puisqu'il avait sévi déjà dans plusieurs autres établissements, « Montecassino, la Bibliothèque municipale de Naples, la Bibliothèque du Ministère de l'agriculture, un séminaire à Padoue, et la bibliothèque de l'Observatoire Ximines à Florence », rappelle L'association internationale des libraires d'ancien (ILAB/LILA). Cette dernière fédère les différents syndicats de libraires d'ancien à travers le monde.

 

Le directeur avait mis en vente, pour son profit personnel, les différents ouvrages qu'il avait dérobés, mais alertée, la maison d'enchères Zisska et Schauer, située à Munich, avait alors retiré les 540 manuscrits concernés. Pour l'heure, ces derniers sont d'ailleurs toujours aux mains des autorités munichoises. Arnoud Gerits, directeur de l'ALAI, avait proposé son aide à la police italienne, pour aider à retrouver dans les meilleurs délais les ouvrages volés. À l'automne 2012, le directeur suivant renouvelait son offre - mais aucune n'a reçu de réponse. 

 

Les témoignages et récits de la triste aventure napolitaine ont été racontés dans la presse, et repris, suite à un discours à la Bibliothèque du Congrès, dans le New Yorker, en décembre 2013. Frabrizio Govi, nouveau président, avait lui aussi décidé de porter ces comptes-rendus à l'attention des autorités italiennes. Mais l'ironie n'a pas tardé à sévir.  

En 2013, le libraire antiquaire italien Giuseppe Solmi a été arrêté par les carabiniers italiens, et remis en liberté peu de temps après. L'accusation : avoir fait commerce de livres volés dans une des bibliothèques dans lesquelles Marino Massimo de Caro opérait. Le 2 août de la même année, le commissaire-priseur Herbert Schauer a été arrêté sur la foi d'un mandat d'arrêt européen, et extradé vers l'Italie quelques semaines plus tard. L'accusation : avoir fait commerce de livres volés dans une des bibliothèques dans lesquelles Marino Massimo de Caro opérait et association de malfaiteurs. Herbert Schauer a été condamné à une peine de prison de cinq ans au début de l'été, mais depuis, l'arrestation de M. Schauer a été levée par la Cour de cassation italienne.

 

Mais dernièrement, le libraire danois Christian Westergaard a également été arrêté, toujours pour le même motif. Il fut libéré le jour même, sauf que les onze livres concernés et justifiant son arrestation ont été conservés par la police du Danemark. Élément troublant, et qui aurait dû mettre la puce à l'oreille de quelques-uns, « ces onze titres faisaient partie du catalogue de la vente aux enchères numéro 59 de Zisska et Schauer et donc avaient déjà été saisis par les autorités allemandes en mai 2012 ». Mais personne ne semble s'en inquiéter.

 

Dans la majorité des cas, les livres "ont de tout temps été imprimés en plusieurs exemplaires, et que ces exemplaires diffèrents par leur état de conservation, leur reliure ou leur provenance"

 

Le libraire ancien fut en mesure de prouver l'origine des manuscrits - ils découlaient d'une vente chez Sotheby Londres, en 2006. Or, à l'occasion d'une vente organisée par Philobiblon/Bloomsbury, « les carabiniers ont confisqué tous les lots de la vente par ordre de la cour de Naples. Certains livres de cette vente étaient soupçonnés d'avoir été volés dans la bibliothèque Girolamin ». Après expertise, il s'avère que « pas un seul des livres de la vente ne pouvait provenir d'une bibliothèque publique italienne ». 

 

Et pour cause, insiste l'Association italienne : il avait échappé aux autorités, zélées qu'un manuscrit, pour ancien qu'il soit, n'est pas nécessairement unique, et que les ouvrages, dans la majorité des cas, « ont de tout temps été imprimés en plusieurs exemplaires, et que ces exemplaires diffèrent par leur état de conservation, leur reliure ou leur provenance ». Dans un murmure d'ironie, elle souligne : « Un simple coup d'œil sur les listes des livres stockés à Munich aurait montré d'emblée que les livres saisis au Danemark ne pouvaient pas être ceux volés par Marino Massimo de Caro. »

 

Et l'organisation de s'indigner contre les attaques faites à la profession de libraires de livres anciens, soupçonnés hâtivement d'être des criminels, simplement par des policiers trop mal conseillés. Elle proteste également contre le fait que suite à ces erreurs, « toute une profession est en train d'être stigmatisée et risque de perdre son crédit auprès de ses clients privés et institutionnels ainsi qu'auprès des banques, lequel crédit a pris des décennies à se construire ». 

 

Elle réitère donc son offre de collaboration avec les autorités en charge de retrouver les manuscrits dérobés, proposant une expertise indispensable pour distinguer le bon grain de l'ivraie. Espérons que le directeur actuel, Norbert Donhofer, sera cette fois plus entendu que ses prédécesseurs.

 

Merci à Chez les Libraires associés