Refuser un manuscrit, sans risquer de perdre la prochaine JK Rowling

Clément Solym - 07.12.2015

Edition - Société - exigence éditeurs - lettres refus auteurs - courriers best-sellers


On cite toujours les grands noms – qui ne l’étaient pas alors – quand on veut pointer les errances de l’édition. Ils s’appelaient Georges Orwell, Marcel Proust, Rudyard Kipling ou plus récemment JK Rowling... Ils ont en commun d’avoir présenté leur texte, et de s’être fait gentiment rembarrer. Ou pas gentiment, d’ailleurs. Mais aujourd’hui, la vigilance est une vertu, indique Hannah MacDonald, fondatrice de September Publishing.

 

Savon pour la barbe Gibbs

Frédéric Bisson, CC BY 2.0

 

 

Depuis JK Rowling, à qui on avait conseillé de ne pas quitter son emploi, jusqu’à Orwell, qui s’entendit rétorquer qu’il n’y avait pas de marché pour les histoires d’animaux, les échecs se comptent sur les doigts des chœurs de l’armée rouge. Ou pas loin. Et comme on ne parle que des trains en retard, ces histoires se répètent à l’envi, comme pour affirmer quelque chose de tacite...

 

Notre époque, propice à proposer des outils d’autocommercialisation pour les livres, nécessite tout de même plus d’attention. Hannah MacDonald, estime en effet que l’industrie du livre devrait se montrer plus constructive. Les critiques et les rebuffades sont faciles, mais les futures stars qui passent entre les mailles des filets pourraient se détourner pour de bon.

 

« Le secteur de l’édition a toujours été extrêmement sélectif. Obtenir que son livre soit publié est notoirement difficile. Nous devons tendre la main et développer des talents. Les éditeurs pourraient faire davantage pour aider les écrivains », assure-t-elle, à l’occasion de la conférence FutureBook.

 

Évidemment, elle embrasse un marché anglo-saxon avant tout, où les éditeurs travaillent en bonne intelligence avec les agents, qui effectuent un premier travail. Or, pour ces derniers, trouver le temps de « rejeter de manière constructive un ouvrage » devient difficile. « Et si nous ne pouvons pas communiquer avec les futurs auteurs, alors ils vont abandonner l’industrie et se tourner vers l’autopublication. »

 

À ce titre, bien entendu, September Publishing se présente comme une société centrée sur l’auteur : elle œuvre sur la promotion, avant tout, mais de concert avec les auteurs. L’idée est de déconstruire l’image d’une forteresse imprenable et rompre avec un monde exclusif. 

 

Accompagner, pour ne pas laisser seul

 

« Il est préférable pour les écrivains d’avoir une industrie qui les soutient. Vous avez besoin, autour de vous, d’autant de personnes qu’il est possible. Nous ne pouvons pas publier tous les livres, et il n’est pas toujours possible de donner à chacun beaucoup de temps. Mais nous ne devons pas expédier les auteurs. Nous avons la responsabilité de les soutenir et les aider, si nous le pouvons », relativisait doucement Chris Hamilton-Emery, directrice de Salt Publishing. 

 

Sa société reçoit 60 ouvrages chaque mois, et n’en publie que 24 par an – mais garde l’espoir que les petits éditeurs, aujourd’hui, ont de véritables devoirs à l’égard des écrivains. (via Independent)

 

Il reste toujours à expliquer cette forme d’intégration de l’autopublication dans l’environnement du livre – toujours teinté de réserve. Après tout, si l’industrie du livre est un milieu d’offre et pas de demande, chaque livre est en mesure de trouver un public, et chaque auteur, ses lecteurs. 

 

Après tout, manquer un manuscrit peut être regrettable – on murmure que la maison qui a laissé passer Harry Potter en France ne s’en est toujours pas remise. Et envisager que les auteurs choisissent volontairement d’expérimenter leurs livres sur le public, avant de solliciter un éditeur traditionnel n’a rien de honteux.

 

Et puis, se replonger dans la lettre de Gide à Proust, alors que l’écrivain avait refusé la Recherche : « Je ne me le pardonnerai pas – et c’est seulement pour alléger un peu ma peine que je me confesse à vous ce matin – vous suppliant d’être plus indulgent pour moi que je ne suis moi-même. »