Relations tendues entre Russie et États-Unis, pour une bibliothèque

Antoine Oury - 25.11.2013

Edition - International - bibliothèque - Yosef Yitzchak - Russie


L'Histoire a pu nous prouver que des conflits internationaux étaient susceptibles de démarrer sur un malentendu, et qu'il n'y a finalement jamais de raisons valables de lancer une guerre. Sans en venir à cet extrême - du moins, espérons-le - Russie et États-Unis mènent actuellement un bras de fer autour de la bibliothèque d'un rabbin, exilé au moment de la Guerre froide.

 


Library

(Gerald Pereira, CC BY 2.0)

 

 

Le contrôle du territoire spatial ? La main-mise sur les dernières réserves énergétiques de la planète ? Cette fois, c'est à propos d'une bibliothèque que les États-Unis et la Russie se livrent un bras de fer diplomatique et culturel. La bibliothèque du rabbin Yosef Yitzchok Schneersohn faisait la fierté de la ville de Lubavitch, avec ses 12.000 livres et 25.000 pages manuscrites.

 

Peu après la révolution russe de 1917, une bonne moitié de la bibliothèque est nationalisée, et 10 ans plus tard, le rabbin est jugé pour des « activités contre-révolutionnaires ». Condamné à l'exécution, sa peine est commuée en exil de l'Union soviétique, et le rabbin s'installe à Varsovie, en Pologne, avec la moitié de sa bibliothèque.

 

Quelques années plus tard, c'est aux États-Unis qu'il part de nouveau, devant l'avancée inquiétante de l'armée allemande. À Brooklyn, il commence une nouvelle vie, et ouvre à cette occasion de nouvelles étagères pour une bibliothèque qu'il entreprend de fournir à nouveau. Le mouvement hassidique juif orthodoxe de Brooklyn, Habad Loubavitch, a précieusement entretenu cette bibliothèque, qui s'était considérablement enrichie durant le XIXe siècle. 

 

En 2013, le rabbin Levin, responsable de la conservation de la collection, souhaite que la moitié de la bibliothèque restée en Russie revienne à son propriétaire : « Nous voulons récupérer ces pièces. Il y a un chesbon, une règle, qui veut que nous détenions les safarim [Bible, NdR], tout simplement parce que nos rabbins les ont écrits, les ont possédés », explique le rabbin Levin.

 

Malgré les demandes, rien n'y fait : sous Gorbatchev, une délégation de la communauté est invitée en Russie, mais simplement pour aider à identifier les ouvrages de la collection, sans même pouvoir les examiner ailleurs que... dans un catalogue. Le rabbin Levin fait le blocus de la bibliothèque Lénine dans les années 1990, obtient le soutien de quelques sénateurs US, mais rien n'y fait.

 

Au fil des présidents américains et selon les relations entre les deux pays, le rabbin récupère ici et là quelques exemplaires de la collection, tandis que l'affaire passe devant les tribunaux. Si le verdict de ces derniers va clairement dans le sens d'une restitution de la collection, les autorités russes ne prennent bien sûr pas en compte le verdict américain. La justice US annonce même la sentence : 50.000 $ par jour de retard...

 

Dernière annonce en date, celle du transfert de la bibliothèque au Musée du Judaïsme et Centre de la Tolérance, à Moscou, par l'administration russe. En attendant, cette dernière refuse de prêter des oeuvres d'art aux États-Unis, de peur que ces dernières ne soient utilisées comme otages, dans l'attente d'une rançon littéraire...

 

(via Tablet Mag)