Remake : les classiques littéraires revisités sauce Brian de Palma

Nicolas Gary - 15.09.2014

Edition - Les maisons - mash-up remake - variations collection - auteurs classiques


Dans quelques jours, une étrange collection fera surface. Elle s'appelle "Remake" et les livres portent des noms bizarrement familiers : Bouvard, Pécuchet, Ubu, ou encore Pons. Dirigée par Stéphane Bou, elle aspire à une littérature du remake, avec pour référence un certain Brian de Palma et son adaptation de Vertigo, le film d'Hitchcock. S'il est possible de réécrire le film de 1958, pourquoi ne pas refaire le film des grands classiques ?

 

Sales Gimmicks

Marc-Anthony Macon, CC BY SA 2.0 

 

 

Initialement, c'est avec Juliette Joste, éditrice chez Belfond français, aujourd'hui partie chez Grasset, que Stéphane a démarré son travail. « C'est un goût personnel pour les variations, et les reprises, dans la musique, le cinéma, ou la littérature. Je crois même que cela remonte à un DEA que j'avais rendu, sur la notion même de “variation”. » Autant dire que l'histoire est ancrée dans le personnage. 

 

Le mash-up littéraire voit-il enfin le jour en France ? On se souvient des expérimentations de Seth Graham Smith, qui introduisait des zombies dans les romans de Jane Austen... « Je n'y ai pas songé en élaborant cette collection. » Pour tout avouer, « je ne l'ai pas encore lu, j'ignorais qu'il était sorti en français ». Preuve assurée que Flammarion a bien fait le boulot (sortie en octobre 2009).

 

Une collection, trois titres, et avant tout, des suggestions et des discussions, « nombreuses, très nombreuses, avec Nicole Caligaris. Bertrand Leclair travaillait en résidence à la Maison Balzac, sur Le Cousin Pons. Les éléments se sont réunis d'eux-mêmes, presque ». La suite est simple : reprendre des classiques de la littérature française, et les remanier, les remodeler. 

Tout est permis... pourvu que le souvenir de l'original ne soit jamais perdu. Le titre en porte la trace, les grands aspects du récit ne changent pas. Mais à partir de là, tous les déplacements, toutes les inventions sont possibles. L'auteur orchestre à sa façon un trajet fait de reprises et de différences, invente librement à partir de l'original.

« Certains auteurs ont refusé le principe, au nom de la sacro-sainte littérature perchée sur un piédestal. Pourtant, les faits sont là : on a vingt dérivés de Madame Bovary par décennies, simplement parce que ces textes phares ont forgé l'écriture dans notre pays, et fixé un certain imaginaire. » Logique que, pour certains, il soit difficile de désacraliser ce que l'école nous apprend à vénérer. Pourtant, la collection Remake s'inscrit autant dans la littérature que dans une référence cinématographique.

 

Maupassant en steampunk, des vampires chez Hugo ?

 

« Je parle souvent du film de Brian de Palma, pour expliquer le principe du remake. Comment filmer en contre-plongée peut modifier toute une séquence, ou pourquoi faire apparaître dans le champ, un élément qui ne s'y trouvait pas ? On réinvente, par des variations, les déroulés de ces œuvres classiques », poursuit Stéphane Bou. 

 

Pour des raisons propres aux auteurs, les textes découlent des œuvres réalistes du XIXe siècle, « mais, pour des raisons de puissance littéraire, ces mêmes œuvres concernent encore notre époque. La réécriture permet de générer une matrice formelle pour appréhender différemment notre réalité ». Et pour s'assurer que le lecteur ne soit pas du tout perdu, les titres reprennent celui des œuvres originales. « C'est un palimpseste, oui, mais qui pourrait aller très loin. »

 

Prenons un exemple : Maupassant et ses récits, dans lesquels seraient introduits des éléments steampunk. Ou pourquoi pas : faire apparaître des vampires dans les recoins de la Notre-Dame que racontait Hugo... 

 

« Bien entendu, tout cela est possible : seule la qualité littéraire de ces remakes compte. À titre personnel, j'aimerais reprendre L'Éducation sentimentale et Les Illusions perdues, pour redécouvrir les personnages, leurs environnements. À la lecture de ces romans, on comprend quelle est la force qu'ils contiennent, combien ils nous parlent toujours de nous, à des siècles d'intervalle. Alors, pourquoi pas de nouvelles écritures, et de nouvelles lectures ? »

 

La subversion d'alors renouvelée aujourd'hui

 

Magalie Brenon, qui dirige Belfond français souligne que « tous les titres seront évidemment en version numérique, et devraient introduire le résumé que chaque chaque auteur a fait de l'œuvre originale ». Tout à la fois subjectifs, personnels, ces résumés sont en exergue de l'œuvre pour s'assurer de replacer le lecteur dans le contexte initial. 

 

« Ces textes, en soi, sont intégrés pleinement dans le texte qui est refaçonné, et dans celui qui en résulte. » Et de prendre tout particulièrement l'exemple de Nicole Caligaris qui « affirme souvent que la langue de Jarry est la mère de la sienne. On le retrouve dans ses néologisme, dans les empriunts qu'elle fait à Ubu. Cela donne des sensations fortes, comme à la lecture d'un alexandrin, avec la richesse d'une langue foisonnante ». 

 

Mais pour elle, on ne peut se contenter de parler de palimpseste. « Nous voulions reprendre partiellement les titres originaux, ainsi que les noms des personnages. Les auteurs ont placé leurs récits dans une époque contemporaine, et donnent alors une seconde vie. Qui sont Pécuchet et Bouvard, de nos jours ? Que devient le cousin Pons ? L'imaginerait-on si riche qu'il est décrit ? » 

 

Et puis, ces textes, à l'époque de leur publication, « étaient particulièrement subversif vis-à-vis de la société. Ce modèle de satire de l'époque, largement déployé, se retrouve avec ces nouvelles créations, pour un éclairage nouveau. » 

 

 

Le Retour de Bouvard & Pécuchet

Frédéric Berthet

Nouvelle édition augmentée des carnets personnels de l'auteur sous la direction de Norbert Cassegrain

 

Une pochade réjouissante, qui propulse les deux protagonistes du roman de Flaubert au cœur des années 1980.

Bouvard et Pécuchet se réveillent quelque peu troublés d'une profonde sieste : pendant leur sommeil, un siècle s'est écoulé. Rendus en 1980 et égaux à eux-mêmes, les deux naïfs vont tenter des expériences plus loufoques les unes que les autres : lancer une radio libre qui n'émettra pas plus loin que leur jardin, envisager d'être traders, découvrir la « pédagogie par le stress », le fitness et le féminisme, ou encore tenter de séduire Sharon Stone.

L'humanité dérisoire mais attachante de Bouvard et Pécuchet n'a pas d'âge : ils veulent en être mais sont surtout pathétiques, fixant leur ambition sur tous les objets de bêtise. Ils finiront par reprendre leur sieste... jusqu'au siècle prochain ?

Exercice littéraire exigeant mais aussi ludique, Le Retour de Bouvard & Pécuchet est un hommage au style de Flaubert et à l'actualité de son œuvre. Paru au Rocher en 1996, il n'était plus disponible depuis plusieurs années. Cette réédition s'accompagne des notes de l'auteur, inédites à ce jour.

L'auteur

Écrivain à l'œuvre rare saluée par ses contemporains, Frédéric Berthet est mort en 2003, à l'âge de 49 ans. Il a laissé cinq romans cultes, dont les merveilleux Daimler s'en va et Felicidad. Le Retour de Bouvard & Pécuchet est son dernier livre publié.

 

UBU roi

Nicole Caligaris

 

La pièce culte de Jarry transposée dans une holding du XXIe siècle.

Un remake d'Ubu roi sous forme d'aventure vertigineuse, où la tyrannie est placée entre les mains de la « phynance », au sein d'un monde globalisé où les requins sévissent tous azimuts. Les thématiques de Jarry demeurent bel et bien actuelles : enflure égocentrique, appétit de domination, vertige et délire totalitaires ; vide intersidéral des techniques de management. L'entreprise comme machine à broyer, inhumaine, apparaît aussi invraisemblable que criante de vérité.

Nicole Caligaris fait revivre Ubu sous la forme d'un roman, et livre un texte qui joue de manière virtuose sur tous les registres du vocabulaire de l'économie, de la hiérarchie, mais aussi de la trivialité. Une écriture dense et musicale, pleine de fantaisie, qui se déploie en un va-et-vient envoûtant, formidablement lyrique.

L'auteur

Depuis La Scie patriotique, publiée en 1997, Nicole Caligaris poursuit une œuvre mêlant liberté d'écriture et regard concret sur le monde contemporain, des guerres du XXe siècle aux faits divers les plus marquants. À paraître le 2 octobre 2014 : Le jour est entré dans la nuit, essai littéraire sur l'œuvre d'Hubert Duprat, aux Éditions François Bourin.

  

Le Bonhomme Pons

Bertrand Leclair

 

Le cousin Pons de Balzac ressuscité en un fastueux débris de 68, égaré dans une époque qui n'est pas la sienne.

Comme son ancêtre, parfait ringard et collectionneur raté, le bonhomme Pons de Bertrand Leclair est resté coincé dans une époque révolue : les années 70. Musicien déchu ayant fêté Mai 68 puis l'élection de Mitterrand, il est pris malgré lui dans l'univers contemporain des requins du marché de l'art, communicants cyniques qui voient les œuvres comme de purs produits du capitalisme.

En mettant en scène un narrateur observateur de Pons, on prend le parti d'une approche sociologique aussi précise que décalée, pleine d'humour. Le classicisme et le sens du détail de l'écriture rendent hommage à la veine balzacienne, tout en interrogeant le rapport de l'art au social, thématique chère à Bertrand Leclair.

L'auteur

Bertrand Leclair, critique littéraire, essayiste et romancier, a publié des ouvrages reconnus, un roman érotique, L'Amant liesse (Champ Vallon, 2007), un essai sur la paternité, Petit éloge de la paternité (Folio, 2010), les très beaux Malentendus (Actes Sud, 2013) et, tout récemment, Le Vertige danois de Paul Gauguin (Actes Sud).

 

Les trois livres seront proposés pour 17 € en version papier.