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Rémunérer les auteurs sans nuire aux festivals littéraires : l'équation qui dérange

Nicolas Gary - 29.08.2017

Edition - Economie - rémunération auteurs festivals - festival littéraire auteurs - festival littéraire Suisse


La rémunération des auteurs dans les salons et festivals n’est pas un sujet récent. Si, en France, le Centre National du Livre a posé des bases qui conditionnent le soutien financier apporté, la question n’est pour autant pas réglée. Un courrier des Autrices et auteurs de Suisse adressé au festival de Morges, Le livre sur les quais, relance âprement la question.



Crédit Le livre sur les quais
 

 

Nicole Pfister Fetz, secrétaire générale de l’AdS, le précisait à ActuaLitté : « Pour Morges, nous ne savons pas qui est rémunéré, ou non, ni sur quelle base. Les critères ne sont pas définis, alors que le principe est simple : les auteurs doivent être rémunérés, car leur intervention en salon est un travail. » 

 

Dans sa lettre ouverte, l’AdS soulignait ainsi : « Le livre sur les quais, c’est donc cette manifestation unique où les auteurs, sans lesquels il n’y a pas de livres, ne sont pas payés. Contrairement aux chaises. »

Pour la directrice, Sylvie Berti-Rossi, cette attaque des auteurs est « presque méprisante pour le travail des équipes, dont le travail est de faire connaître et lire leurs livres ». Et de rappeler qu’il existe une politique de rémunération, semble-t-il bien établie. D’un côté, les auteurs jeunesse pour leurs activités dans les écoles, qui perçoivent 120 F, ainsi qu’un défraiement possible, pour une heure de rencontre.

 

“Les chaises, c'est comme les auteurs : sans elles, pas de manifestation”
 

« Durant Morges, nous touchons 3500 à 4000 élèves, auprès desquels c’est la promotion de la lecture et de la littérature qui est faite », note la directrice. « Or, on sait que certains auteurs réutilisent du matériel qui a servi au cours d’autres interventions, mais cela représente tout de même un travail en amont du festival. »

 

Pour les auteurs adultes, la rémunération n’intervient qu’à compter du moment où l’événement auquel ils prennent part suppose une préparation. « Cela va de 200 à 400 F suivant le type d’intervention, que ce soit une lecture, une performance, etc. » Mais pour les tables rondes, rien : « Les auteurs invités viennent avec une actualité et dans le contexte du festival, profitent d’une vitrine pour leurs ouvrages. »

 

Des dilemmes cornéliens outre-Sarine

 

C’est là que le bât blesse, pour l’AdS : la promotion n’implique pas la gratuité de l’intervention. « Beaucoup de festivals sont dans ce cas de figure : nous avions eu l’occasion de débattre l’an passé, à Morges, et manifestement, rien n’en a suivi. » Pour la directrice du Livre sur les quais, « le débat n’a pas entraîné le consensus de tous les acteurs : pour trouver des solutions viables, il faut les réunir tous ». Et de pointer par ailleurs les recommandations financières formulées par l’AdS.

 

« Avec un tarif de 800 F demandé pour plus de 30 minutes d’intervention, cela représenterait 224.000 F de budget supplémentaire. Nous convions 280 auteurs, et tous ont au moins un événement de programmé. Nous nous efforçons de leur donner la possibilité de s’exprimer – apprêter des salles, communiquer, créer des programmes. Cela ne se résume pas à aligner des chaises », poursuit Sylvie Berti-Rossi. 

 

En effet, l’an passé, cette grille tarifaire avait fait réagir nombre de personnes présentes. Car la problématique restera toujours la même : qui paye ? « Les beaux jours des festivals sont derrière eux, à considérer que cette question de la rémunération devient cruciale. Sauf à réinventer leur modèle, ils rencontreront de plus en plus de difficultés », observe un organisateur de manifestations littéraires. 

 

Car au budget de fonctionnement s’ajouteront progressivement les montants destinés à payer les auteurs. « L’enjeu sera simple : non seulement nous inviterons moins d’auteurs, mais nous nous concentrerons surtout sur ceux qui font venir le plus de public – et qui, par conséquent, ne sont pas ceux qui auraient le plus besoin de cette rémunération », précise-t-on.

 

Les quais dissipent la brume
 

Pour la directrice de Morges, la question de la rémunération n’est donc pas liée à un refus des festivals – ce serait le contraire ! –, mais impactera les choix éditoriaux réalisés. Ainsi, il faut parvenir à trouver l’équilibre entre chacun. « Nous sommes un jeune festival, qui a grandi très vite, avec des épisodes financiers difficiles. Ce courrier semble écrit par des auteurs qui ne mesurent que leur problématique, hors d’un contexte global. »
 

Suisse : action pour une rétribution des écrivains, “Soyez RémunérAuteurs”

 

Pour 2017, Le livre sur les quais a déjà opéré plusieurs coupes budgétaires, sur différents postes, « pour que le festival voie le jour, et après une grande restructuration ». Loin d’être opposée à la discussion, la directrice espère avant tout trouver « un point d’équilibre pour l’ensemble des métiers : devra-t-on également demander aux éditeurs de rémunérer leurs auteurs invités ou dans le cas de rencontres en librairies ? Très bien, mais dans ce cas, il faut construire des solutions ensemble et trouver une méthode qui réponde efficacement et dans la durée. Cela pourra prendre des années... »

 

Et impliquerait également de définir le statut d’auteur : « Qui est considéré comme tel ? Une grille de tarification, cela signifie que l’on a un professionnel face à soi, et donc des critères qui définissent. Être membre de l’AdS suffit ? Être édité par une maison ? », interroge la directrice. « Certains auteurs ne semblent pas saisir qu’ils entrent dans un métier de création, et prennent donc un risque, qu’il ne faut pas minimiser. Cette lettre manque de vision, et paraît scier la branche sur laquelle ils sont assis. »

 

Des concessions, aux compromis

 

Une organisatrice de manifestation fronce les sourcils : « C’est étonnant, car chaque fois que les organisateurs de festivals crient au loup, on les accuse de prêcher le désespoir pour obtenir plus. » Et d’ajouter : « C’est pourtant une conclusion mathématique : non seulement on devra rémunérer les auteurs, mais cela aura pour conséquence de réduire le nombre d’invités, car les budgets ne sont pas extensibles. » Ce qui n'enlève rien au fait de chercher de nouvelles approches.

 

D’autant plus plus que les manifestations, en tant qu’outil de promotion, gardent un rôle important. « C’est d’autant plus constatable en Suisse que le nombre de journaux diminue drastiquement, et qu’il sera de plus en plus difficile de médiatiser les écrivains par ce biais. » Si les salons se retrouvent à restreindre également leurs invitations, la situation va bientôt sentir le sapin.
 

Rémunérer la présence des auteurs de BD en festival va “assainir les relations”


Une auteure, coutumière des manifestations littéraires en France, nous explique que la situation est d’ailleurs très hétéroclite, dans l’Hexagone. « Saint-Étienne, par exemple, rémunère les auteurs sans faute. Les Imaginales également, mais sous la forme d’un forfait réduit : en l’acceptant, les auteurs font alors un geste pour soutenir le festival. » De fait, la manifestation pose l'alternvative soit la rémunération forfaitaire, comme soutien, soit la rémunération par table ronde.

 

Mais d’autres manifestations ont décidé de prendre des mesures plus strictes : « Dans le cas des Utopiales, les organisateurs ont choisi de renoncer au financement du CNL, car ils avaient trop de tables rondes et ne voulaient pas diminuer le nombre d’intervenants. » Et comme la rémunération des auteurs est la condition sine qua non de l’investissement du Centre...

 

« Il y a nombre de cas de figure, y compris ceux qui proposent 150 € de rémunération brut, alors même que le CNL affiche un minimum de 150 € net. » Chacun, par la suite, reste libre d'accepter ou de refuser. Ou pas...