Rencontre avec Joëlle Dufeuilly, traductrice presque "par hasard"

Claire Darfeuille - 11.11.2014

Edition - International - Assises de la traduction littéraire - Joëlle Dufeuilly - Arles


Traductrice du hongrois, de László Krasznahorkai à Péter Esterházy, Joëlle Dufeuilly a reçu aux Assises d'Arles le Grand prix SGDL de Traduction pour l'ensemble de son œuvre. Elle dit la responsabilité immense qui est celle du traducteur, dont elle estime qu'il lui faut « au moins réussir à mériter la confiance des auteurs ».

 

 

 Evelyne Châtelain, pdte du jury, la lauréate Jöelle Dufeuilly et Corinna Gepner © Romain Boutillier

 

 

C'est « par hasard », raconte Joëlle Dufeuilly, qu'elle est devenue traductrice, après avoir exercé plus de 10 ans comme artisan d'art. Elle se détourne de ce premier métier « lorsqu'il devient nécessaire pour en vivre de faire des objets en série au lieu de pièces uniques » et, à la trentaine, choisit d'apprendre une langue. « Je suis allée à l'Inalco, 80 langues étaient proposées, j'ai lu la liste et me suis arrêtée au “h”, je n'ai pas eu besoin de la relire une seconde fois ». Elle apprendra le hongrois. Elle découvre ensuite qu'elle est une des langues les plus difficiles, de la famille des finno-ougriennes à l'instar de l'estonien et du finnois. « Ce n'est pas une langue indo-européenne, donc il faut accepter de perdre tous ses repères. Mais, elle est aussi plus libre et ludique que le français qui est très réglementé ».

 

Les étonnantes rencontres littéraires du milliardaire George Soros

 

Elle obtient une bourse et demeure neuf mois à Budapest « juste après la chute du mur, une période très intéressante », à l'issue desquels, grâce à l'excellente oreille qu'elle sait posséder, elle passe déjà « pour une Hongroise, ou bien encore pour une Polonaise » ou, une fois, un vieux monsieur lui dit : « Vous, vous venez de province ». Sa première traduction porte sur un texte accompagnant des photographies de Joseph Rosta. Elle participe ensuite aux étonnantes rencontres organisées chaque année par le milliardaire et philanthrope américain George Soros dans son pays d'origine. Ces « camps de traduction » (sic) rassemblent pendant deux semaines, dans des endroits idylliques de la campagne hongroise, une quinzaine de traducteurs de tous les pays et des écrivains hongrois contemporains, qui y présentent leurs livres. Elle y fait la connaissance de Péter Esterházy et contribue à une anthologie multilingue en tant qu'« apprentie traductrice », dit-elle.

 

A son retour en France, son professeur Thomas Szende lui demande une traduction pour une anthologie des écrivains contemporains hongrois. « Un texte aisé, mais inintéressant et ennuyeux. J'étais vexée ». Il lui lance alors un défi, celui de traduire un discours « monstrueusement difficile » de László Krasznahorkai. « J'étais prête à abandonner, en dernier recours, je suis allée le rencontrer. C'est lui qui m'a donné les clefs ». Ainsi débute la longue relation qui unit l'écrivain hongrois à sa traductrice française depuis 12 ans. « Un vieux couple », s'amuse-t-elle, qui connut aussi des moments difficiles, des séparations, pendant lesquelles elle avoue « qu'il lui manquait », et des réconciliations heureuses, puisqu'elle est à présent en train de traduire son dernier roman et que Guerre & Guerre (Ed. Cambourakis) est unanimement salué par la critique.

 

 

 

Le pouvoir hypnotique de Krasznahorkai

 

« La reconnaissance est arrivée tard, car il avait la réputation d'être un auteur difficile », dont « la phrase démesurément longue est la marque ». Pourtant, le lecteur n'est jamais perdu, mais plutôt happé, « le pouvoir hypnotique de son écriture vient du son », assure Joëllle Dufeuilly. Capter cette musique et l'effet magique d'envoûtement du lecteur par la phrase était, selon elle, une des plus grandes difficultés, mais aussi sa plus grande réussite.

 

L'enjeu est tout autre chez Péter Esterházy, dont l'écriture est truffée de jeux de mots, impossibles à traduire. « Au début, il se méfiait, me trouvait trop gonflée, trop audacieuse », raconte-t-elle. Elle lui envoie alors systématiquement une rétro-traduction de chaque jeu de mots pour qu'il puisse en apprécier l'esprit. De cet échange quasi quotidien par mail advient « une collaboration incroyable ».

 

« Un jour, je me suis rendue compte que j'avais fait un contresens, mais j'aimais bien. Je me suis dit que personne ne s'en apercevrait… Enfin, j'ai tout de même confessé cette erreur à Péter Esterházy. Il a dû sentir que j'y tenais et il m'a répondu le lendemain : garde-le ! », raconte-t-elle. C'est aussi l'auteur de Harmonia Caelestis qui lui fait prendre conscience de la fragilité extrême de l'auteur face à son traducteur. Sous le feu de ses questions, il se récrie : « Tu me mets à nu et moi, je ne sais rien de toi ! » Elle réalise qu'elle ne s'est jamais « mise à la place de l'auteur » qui livre sa création à un inconnu, accepte d'en perdre le contrôle, et en conclut qu'il « faut au moins réussir à mériter cette confiance ».

 

L'immense responsabilité du traducteur

 

« Je ne compte pas mes heures, c'est ma façon de leur rendre cette confiance », poursuit-elle. Son plus grand plaisir est d'ailleurs de partager avec les auteurs la bonne réception de leurs livres en France. C'est aussi son plus grand regret quand la reconnaissance arrive après la mort de l'écrivain, comme cela advint avec les traductions des livres pour la jeunesse d'Eva Janikovszky. Elle insiste sur « l'immense responsabilité du traducteur » qui porte la voix d'un auteur. A fortiori quand il s'agit du français, qui reste la seconde langue traduite à l'étranger. « Beaucoup d'auteurs ne seraient jamais lus s'ils n'étaient pas traduits en français », note-t-elle.

 

Elle tient par à remercier son amie Suzanne Boizard, Hongroise vivant en France, avec qui elle parle pendant des heures pour éclaircir certains passages difficiles. « Comme il n'y a pas de pronoms, nous ne sommes parfois pas d'accord sur le sujet du verbe », raconte-t-elle, relevant au passage une autre difficulté du hongrois. « Souvent, je trouve la solution en parlant à voix haute, cela suffit », constate-t-elle et ne s'explique pas plus avant. Ses remerciements vont aussi au CNL, qui par trois fois lui octroya une bourse, parce que « le métier est difficile, moralement et financièrement. Beaucoup de livres ne verraient pas le jour sans ce soutien ». C'est aussi pour briser cet isolement du traducteur qu'elle donne deux fois par semaine des cours de français à des étrangers, « un complément social » indispensable à son équilibre et à sa pratique.

 

Un auteur « plus proche des artistes que des autres écrivains »

 

Pour chaque livre, elle traduit d'abord une quarantaine de pages, « en cherchant tout de suite une forme ». Puis, elle continue ce premier jet, tout en reprenant le début pour le réécrire. Elle alterne ainsi le travail de déchiffrage et celui de réécriture qui est, selon elle, le plus dur, mais aussi le plus intéressant. « Si je suis fatiguée, je poursuis le déchiffrage, sinon je réécris ». Pendant plus de deux ans, pour Guerre & Guerre, avec un début très lent qui s'est accéléré en diable vers la fin. « Sans pression extérieure, je reviendrais toujours sur le métier », reconnaît-elle, surtout avec László Krasznahorkai pour lequel « la dernière touche est fondamentale, l'infini détail primordial ». Parole d'artisane d'art ? Sans doute une des nombreuses affinités avec cet auteur « plus proche des artistes que des autres écrivains », connu du reste pour ces collaborations avec le peintre Max Neumann, le cinéaste Béla Tarr ou encore le sculpteur italien Mario Merz. Ce dernier devait d'ailleurs construire un de ces fameux igloos érigés en tombe à la mémoire de Korim, le héros de Guerre & Guerre, dans la ville de naissance de László Krasznahorkai, Gyula. Un projet artistique interrompu par la mort du sculpteur, dont le livre garde l'écho.