Rencontre entre « Passeurs de langues » au Goethe Institut

Claire Darfeuille - 01.10.2014

Edition - International - littérature allemande - Inde - Azerbaïdjan


Olga Grjasnowa, écrivaine allemande d'origine azerbaïdjanaise et Shumona Sinha, auteure indienne d'expression française étaient invitées à dialoguer au Goethe Institut dans le cadre du cycle « Passeurs de langues » animé par William Irigoyen.

 

 

Olga Grjasnowa

 

S'il est une notion qui irrite Olga Grjasnowa c'est bien celle de « Migrationsliteratur », expression qui englobe tout le pan de la littérature allemande écrite par des auteurs d'origine étrangère. « C'est un débat qui a déjà eu lieu dans les pays anglo-saxons il y a 30-40 ans ! », constate avec un léger agacement la jeune femme présentée sur le bandeau de son livre Le Russe aime les bouleaux comme « la révélation de la scène littéraire berlinoise ». Traduit par Pierre Deshusses, ce premier roman paru début 2014 aux éditions Les Escales a été très largement salué par la critique des deux côtés du Rhin. Son second roman « Die juristische Unschärfe einer Ehe » vient tout juste de paraître en Allemagne et n'a donc pas encore été traduit en français.

 

Née à Bakou en Azerbaïdjan, Olga Grjasnowa arrive avec ses parents dans la Hesse au titre de « réfugiés de contingent » à l'âge de 12 ans. « L'Allemagne avait l'impression d'avoir perdu quelques Juifs et qu'il serait judicieux d'en récupérer quelques-uns » commente-t-elle avec une ironie dont on devine qu'elle est une de ses armes. Au collège, elle doit se débrouiller pour apprendre la langue au débotté, car « il n'y avait pas de cours d'apprentissage ou d'intégration, j'ai simplement été rétrogradée de 4e et 6e ». L'allemand est désormais, dit-elle, « sa meilleure langue », même si, à Berlin, où elle réside, elle parle souvent l'anglais avec ses amis. Quant au russe, « j'ai manqué l'évolution de la langue durant les deux dernières décennies, je peux comprendre Dostoïevski, mais difficilement l'argot de la rue ».

 

Être contraint de choisir

 

Dans son roman, Mascha, son héroïne avec qui elle n'a de commun que « d'être une femme », est néanmoins aussi d'origine azerbaïdjanaise et polyglotte, et s'apprête à débuter une carrière d'interprète en Israël. « Mascha est très pragmatique, elle veut travailler pour l'ONU, alors elle apprend l'arabe, et non l'hébreu » (l'arabe est l'une des six langues officielles utilisées lors des réunions. Ndr), raconte Olga qui se défend d'avoir écrit un roman d'apprentissage ou le récit d'une quête identitaire. « La question que je pose est celle de la contrainte, de la difficulté d'être contraint de l'extérieur à faire un choix bien net. En Israël, en Allemagne, les choses doivent être bien nettes », déplore-t-elle.

 

 

Elle interroge par ailleurs la notion de « droit du sang », la religion « considérée comme caractéristique ethnique », ou les tentatives d'assignation des individus, et étend sa réflexion à l'enseignement de la littérature en Allemagne. Invitée par l'université de Chicago, la jeune écrivaine, qui se décrit comme « un pur produit de la littérature allemande » y constate que « certains étudiants allemands issus de familles immigrées choisissent d'étudier la germanistique à l'étranger parce que l'approche y est différente ».

 

Dans son roman, elle revient sur un épisode de l'histoire de l'Azerbaïdjan souvent oublié en Occident, le pogrom de Bakou perpétré en janvier 1990 à l'encontre des Arméniens. Elle explique avoir pu mener des recherches sur place (grâce à une bourse de la fondation Robert Bosch.Ndr) et s'être notamment plongée dans les écrits de propagande russes, arméniens ou azerbaïdjanais... Vers la fin du roman, son héroïne Mascha exprime : « Ce que je veux, c'est de l'eau courante, de l'électricité et un endroit tranquille où personne ne se fait tuer ».

 

Shumona Sinha

 

C'est une histoire bien différente que raconte Shumona Sinha, pour qui l'étude du français fut un choix délibéré tout comme une liberté prise par rapport à l'histoire de l'Inde qui l'aurait plus « naturellement » orientée vers l'anglais, l'une des 22 langues officielles, ou le russe, son père était un membre important du parti communiste d'Inde à la tête du Bengale-Occidental pendant 34 ans.

 

« Enfant, j'étais un rat de bibliothèque, j'ai tout lu, surtout les livres que mes parents m'avaient interdits, c'est là qu'a commencé mon voyage intérieur, même si je restais physiquement en Inde »,  raconte l'auteure de trois romans écrits directement en français. Installée à Paris depuis 2001, elle essaie dans un premier temps d'écrire en bengali, mais « cela n'avançait pas et les conducteurs de pousse-pousse parlaient en français dans mes rêves ». Depuis lors sont parus Assommons les pauvres ! qui a été traduit dans de nombreuses langues, mais pas encore en allemand, et Calcutta qui a été choisi par les libraires du réseau PAGE pour figurer dans la liste des « romans à traduire » proposés sur le site de l'Institut français.

 

Une aventure charnelle avec la langue française

 

« Quand je suis invitée à des salons francophones, c'est un honneur pour moi », dit modestement Shumona Sinha, récipiendaire du Prix du Rayonnement de la langue et de la littérature françaises et du Grand prix du roman de la SGDL, entre autres distinctions. « Je nage dans le bain linguistique du français, mais je n'ai pas encore atteint l'autre rive et il m'arrive souvent de boire la tasse ! C'est une aventure charnelle que je vis avec la langue française », et une relation quasi organique. Elle dit ainsi que son français est « un corps en train de se construire » et espère que son écriture garde « les traces et les secousses » laissées par ce passage d'une rive à l'autre. 

 

 

Son dernier roman, Calcutta, en grande partie autobiographique, est un « prétexte » pour déconstruire les clichés qui ne manquent pas d'accompagner la seule évocation de l'Inde, et un hommage rendu à son père et à son utopisme, à sa mère « évaporée et mélancolique », à son aïeule, figure de courtisane romanesque « complète grâce à ses défauts » et à son Bengale natal, pour lequel elle ressent « un respect profond » et dont elle salue la politique « exemplaire en matière d'éducation des femmes » et le « modèle d'ascenseur social ».

 

Si faire connaître l'histoire méconnue de sa terre d'origine lui semblait « un devoir », Shumona Sinha dit aussi n'éprouver aucune solidarité ethnique, parole de poète dont le pays n'est « ni la France, ni l'Inde, mais la langue française » et pour qui la littérature, qu'elle que soit la langue par laquelle on l'aborde, se situe « au-delà de la géographie ».