Renouveau du débat autour de l'antisémitisme d'Heidegger.

Louis Mallié - 13.03.2014

Edition - International - Heidegger - Peter Trawny - Antisémitisme


Il était déjà de notoriété que l'auteur d'Être et Temps avait été membre du parti nazi de 1933 jusqu'à la fin de la guerre. Vu comme l'un des philosophes majeurs du XXe siècle, sa pensée a influencé un nombre de penseurs modernes qu'on ne compte plus : aussi bien Hannah Arendt que Jacques Derrida ont tous revendiqué leur dette au philosophe. Pour autant, la publication de ses carnets de notes révèle un antisémitisme plus que latent. 

 

 

Heidegger

Aeneastudio,  CC BY 2.0

 

La sortie cette semaine des Cahiers noirs d'Heidegger révèle un antisémitisme bien autre que celui qu'on lui prêtait. Dans une forme qui s'approche de celle du journal, Heidegger réfléchit à plusieurs reprises sur le judaïsme. Mais ce n'est pas pour en faire l'apologie. Bien au contraire, le discours tient plutôt de la dénonciation et de l'accusation obsessionnelle :  « La juiverie mondiale ne peut pas être réellement appréhendé, alors que son influence se déploie, une action militaire est donc superflue, et nous ne faisons que sacrifier le meilleur de notre sang, et le meilleur de notre peuple».

 

Dans un autre passage, le philosophe écrit que le peuple juif, avec son « don de calcul » n'est opposé aux théories raciales du régime nazi que parce qu'il « a lui-même vécu selon des principes raciaux depuis longtemps ». La notion de « juiverie mondiale » («Weltjudentum»), que l'on retrouve à maintes reprises dans ses notes peut aisément être rapprochée de la théorie du Protocole des sages de Sion, qui prétendait mettre à jour un complot juif visant à domination du monde. « Heidegger ne s'est pas seulement contenté de reprendre des idées antisémites, il les a traités philosophiquement ; il n'a pas réussi à immuniser sa pensée contre de telles tendances » a déclaré l'éditeur Peter Trawney à The Guardian. 

 

En outre, l'ouvrage montre la profonde défiance du philosophe à l'égard des cultures anglaises et américaines en qui il voit autant de meneurs de ce qu'il appelle le Machenschaft - ce qui peut être traduit par « machination » ou « domination manipulatrice ». Dans une pique lancée à la culture anglaise il raille ainsi : « À quoi a contribué l'Angleterre en terme de culture, si ce n'est à préparer et ouvrir métaphysiquement la voie au socialisme -  si ce n'est à formuler des pensées insipides et banales » ? Trawny, qui est également le directeur de l'institut Martin Heidegger s'est dit « choqué » par la découverte des passages antisémites il y a un an et demi. Il a néanmoins décidé de les publier, parfaitement conscient du tort qu'ils seraient susceptibles de causer à l'héritage du philosophe. « Je continue de penser que l'on peut s'intéresser à Heidegger de manière constructive » a-t-il ajouté.  

 

Beaucoup de philosophes ont clamé que ces révélations ne devaient pas jeter l'opprobre sur les autres écrits du philosophe.  « La philosophie à se rendre conscient des problèmes de notre propre pensée quand on ne les aurait pas soupçonnés », a précisé le philosophe anglais Jonathan Rée. « La quintessence du travail de Heidegger (...) n'est pas une sommation d'adhérer à une opinion, mais un appel à tous à penser notre pensée », a-t-il ajouté. Ces révélations, diffusées suite à des fuites dans les médias, ont fait l'objet d'un débat animé en France au mois de décembre. En Allemagne, un critique a fait remarquer qu'après ces publications, la pensée de Heidegger serait difficile à défendre, tandis qu'un autre n'hésitait pas à parler d'une « débâcle » pour la philosophie moderne. 

 

Bien que souhaitant montrer une facette jusque-là méconnue de la pensée du philosophe, Peter Trawny ne publiera pas une version complète des Cahiers noirs. Seule une partie sortira, l'autre maintenue, sans mauvais jeu de mots, dans l'ombre.