Réouverture des librairies en Suisse : hâte-toi, mais pas trop lentement

Nicolas Gary - 18.04.2020

Edition - Librairies - pétition réouverture librairies - Suisse librairies Covid19 - Conseil fédéral commerces


Si en France, le modèle de Click & Collect s’impose pour les librairies, comme l’unique moyen de reprendre un peu de commerce, de l’autre côté des Alpes, le Conseil fédéral suisse a présenté ses mesures d’assouplissement progressives. Parmi les boutiques autorisées, cabinets médicaux, fleuristes, tatoueurs… mais les librairies semblent bien absentes.

Librairie Nouvelles Pages, Carouge (Genève)
Librairie Nouvelles Pages, Genève 
 

Franck Riester ne cesse de le répéter, encore dans Le Monde, il travaille avec « Olivier Véran, ministre de la Santé, pour qu’elles puissent rouvrir complètement, le plus rapidement possible ». Hâte-toi lentement, glisserait un empereur latin... D'autant que les librairies ne sont pas forcément empressées : si des palliatifs se mettent en place, l’exemple italien montre que la reprise de l’activité ne s’opérera pas sans des aménagements drastiques.
 

Italie, Allemagne... et Suisse ?


La symbolique d’une réouverture dans le Bel paese depuis ce 14 avril s’accompagne en effet de limitations : pas plus de 3 personnes dans les lieux, gels, masques, distance de sécurité…

En Allemagne, elles reprendont ce 20 avril, dans des conditions très similaires, conformément aux annonces de la chancelière. D’autant que les mesures restrictives pour les commerces s’appliqueront encore jusqu’au 3 mai, précisait-elle. Les Allemands, dont la dirigeante a un passé de scientifique, seraient plus enclins à faire confiance à Angela Merkel que les Italiens : le sujet de la réouverture divise la profession.

Établissant un inventaire à la Prévert, le Conseil fédéral suisse n’autoriserait donc pas les libraires. De quoi interroger l’interprofession : Livre Suisse, association romande réunissant éditeurs, libraires et diffuseurs lance une pétition pour demander que le cas de la librairie soit reconsidéré. « Le Conseil fédéral a instauré un état d’urgence depuis le 16 mars, et décide de tout sans passer par votation. La pétition semble l’objet le plus rapide pour sensibiliser l’opinion et le politique », nous explique-t-on.

Le document ne déplore pas, en soi, la réouverture des commerces, mais note que les grandes surfaces, autorisées à réactiver l’ensemble de leurs rayons, pratiqueront une concurrence déloyale vis-à-vis des librairies indépendantes. Or, ces dernières « paient un prix très élevé à cette crise, alors que leurs marges sont minimes et qu’elles viennent d’être écartées — tout comme les maisons d’édition — des mesures de soutien culturel mises en place par l’OFC ». 
 
Pour autant, les libraires seraient en mesure de garantir les principes de sécurité sanitaire essentiels, dans des conditions « aussi bonnes, voire meilleures que dans le domaine des soins à la personne ». À date, la pétition a réuni plus de 2000 signatures. 
 

Distorsion de concurrence redoutée


Olivier Babel, secrétaire général de LivreSuisse joint par téléphone, explique que « la levée progressive en Suisse, qui ne vivait qu’un semi-confinement, s’opèrera en trois étapes. Ce qui signifie que ce 27 avril, les grandes surfaces seront à même de vendre à nouveau des livres ». Un constat d’autant plus amer que certaines enseignes ne s’étaient pas cantonnées aux produits de première nécessité — contraignant les professionnels à intervenir.

Editeurs suisses et libraires francophones
Xavier Moni, président du SLF et Olivier Babel

 
« Notre demande au Conseil fédéral est de prolonger interdiction de vente pour les rayons papeteries et livres jusqu’au 7 mai, date officielle de reprise pour tous les commerces. Ou bien d’autoriser les libraires à reprendre ce 27 avril. » Une démarche qui cherche aussi à attirer l’attention du public, tant faire réviser la stratégie de sortie du Conseil fédéral semble difficile.

Or, la filière livre avait déjà pris un gros coup de bambou, en découvrant l’ordonnance du 2 avril, publiée par l’Office fédéral de la culture. « Il s’agissait d’un budget de 280 millions de francs, redistribué aux cantons, avec charge de remettre le même montant. Pour Vaud, cela représente 40 millions, et un montant sensiblement identique pour le canton de Genève. »
 

Face à l'inquiétude collective


Sauf que le texte est limpide sur le fléchage des aides. « Littérature. Sont concernés par l’ordonnance : la création littéraire (y compris la traduction littéraire) et sa diffusion. Ne sont pas concernés : l’impression et l’édition de livres, le commerce des livres ainsi que les bibliothèques et les archives. »

L’OFC soutient en effet la création : librairie, édition, ou imprimerie relèvent du commerce. Cependant, si l’Office peut lister des secteurs et les exclure, il revient aux cantons de mettre en place des mesures spécifiques. 

Pour Olivier Babel, la situation demeure toutefois incompréhensible et LivreSuisse déploie d’immenses efforts pour inverser la tendance. « Les éditeurs sont particulièrement inquiets, même si l’interprofession est frappée. Les libraires, peu habitués à recevoir des soutiens, ont parfois bénéficié d’aides inattendues, comme à Genève où 50 % de leur loyer a été pris en charge si le bailleur prend 50 %. » Mais chaque propriétaire est libre d’accepter ou non — et cela ne fonctionne que pour les loyers inférieurs à 3500 CHF.

Après 2 mois de fermeture quasi sans aide ni compensation « cela fera des dégâts », reprend-il. À ce jour, une quarantaine de librairies de Suisse romande continue de travailler — soit la moitié des commerces — notamment par les services de livraison. 
 

Maintenir le lien avec les lecteurs


Après un arrêt d'activité le 20 mars, les librairies de l’enseigne Payot ont repris une activité de vente en ligne ce 6 avril. « Les commandes sur le site avaient été multipliées par 4 ou 5, et l’on ne pouvait pas suivre en respectant les consignes de sécurité. Le picking en magasin était devenu intenable », indique Pascal Vandenberghe, PDG. Le temps de repenser tout le fonctionnement, et la réouverture sur internet a été explosive.

Pascal Vandenberghe
Pascal Vandenberghe

 
« Nous enregistrons entre 1500 et 2000 paniers par jour, soit des flux de 4500 à 6000 livres. Dans le même temps, ce sont 500 à 800 créations de comptes quotidiennes — en quatre jours, cela représente autant d’inscrits qu’en un mois d’activité classique. »

Si le PDG évoque un certain optimisme quant à la reprise, il anticipe déjà plusieurs questionnements : « Depuis 15 ans, nous sommes parvenus à développer le site sans cannibaliser les ventes physiques. Le risque, que l’on ouvre le 27 avril ou le 11 mai, réside dans les habitudes de consommation que les lecteurs auront adoptées. » Car immanquablement, certains hésiteront à sortir de chez eux. Et qu'en sera-t-il dans les prochains mois ?

Le libraire prévoit, dans les semaines à venir, de mettre l’accent sur ce qui maintiendra le lien avec les clients. « Nous disposons sur le site d’un système de dédicace à distance : avec des auteurs suisses, dans un premier temps, il nous sera possible de fournir des ouvrages personnalisés et signés. » Un petit plus qui accompagne la seule vente.
 

Le Conseil fédéral mis en cause


Quant à la pétition, ainsi que le PDG de Payot l’a écrit à Alain Berset, conseiller fédéral en charge du Département de l’intérieur et en charge de la Culture, elle porte bien sur la distorsion de concurrence. « Les libraires ont devant eux Coop, Migros, Globus ou Manor [Ndlr, grandes surfaces suisses] qui seront en mesure de proposer des livres, avant les points de vente. »

Un mouvement général demande de toute manière au Conseil fédéral de revoir sa copie, dans un sens comme dans l’autre. L’USAM (Union suisse des arts et métiers) qui représente 203 associations et quelque 500.000 entreprises dénonce une « discrimination flagrante des PME du commerce de détail qui resteront fermées, et ce malgré le fait que le respect des mesures sanitaires y est constaté depuis longtemps ». Un « camouflet pour les petits détaillants » et une réelle déception.

Mais, conclut Pascal Vandenberghe, « rouvrir les librairies, cela revient à faire revenir les salariés. Si les commerces accueillent les clients, mais que ces derniers ne sont pas au rendez-vous, alors il faudra faire face aux charges, sans possibilité de réaliser le chiffre d’affaires pour les payer ». Le serpent n’a pas fini de se mordre la queue…

La pétition peut être signée à cette adresse.


Commentaires
J'ai refusé de confirmer ma signature après avoir constaté que vous utilisez l'écriture inclusive, qui signifie la mort de la culture française. Je préfère qu'il n'y ait plus de livres plutôt que ces monstres écrits en un charabia tuant toute poésie. N'avez-vous pas compris que la langue française est celle de Rabelais, de La Fontaine et de Céline, faite pour être lue à haute voix ?
N'avez-vous pas compris que la richesse d'une culture, française ou autre, ne se réduit pas à un point médian ou à un accord de proximité ?

N'avez-vous pas compris que si l'écriture inclusive, en l'occurrence employée dans une pétition la plus englobante possible, signifiait la mort de la culture française, cela impliquerait que la culture française fût par essence misogyne ?

N'avez-vous pas compris que la langue de Rabelais que vous encensez à juste titre était, dans le lexique comme dans la syntaxe, bien plus inclusive que la nôtre ?

N'avez-vous pas compris que la langue de Céline, indéniablement musicale, est cependant bien plus écrite qu'orale et n'est dès lors pas "faite pour être lue à haute voix" ?

N'avez-vous pas compris que l'écriture inclusive, maniée par un écrivain délicat ou une talentueuse autrice, est susceptible d'autant de poésie que les tournures délicieuses de La Fontaine ou que les solécismes et anacoluthes céliniens... ou céliniennes ?

N'avez-vous pas compris qu'en toute objectivité, notre orthographe, avec ses beautés et ses coquetteries, n'est pas moins monstrueuse, littéralement, que les usages encore tâtonnants de l'écriture inclusive - tout est affaire d'habitude ?

N'avez-vous pas compris que langue et culture évoluent, et que c'est pour cette raison aussi que les oeuvres du passé nous demeurent nécessaires ?

N'avez-vous pas compris, enfin, que, quelle que soit l'opinion de chacun* sur l'écriture inclusive, il est bien dommage de dévier l'important débat ouvert par cette pétition vers ce point de forme ?

Bonjour et bonne journée.



* : je n'écris pas "chacun.e", "chacun et chacune" ni "chaque personne", preuve que je ne suis pas un militant de l'écriture inclusive, ni un jusqu'au-boutiste du politiquement correct, ni un hygiéniste de la langue, seulement un apôtre du bon sens et de la vérité historique wink
L’argument « mais c’est bien secondaire » puisqu’il s’agit d’un point de forme, ressemble à une manœuvre stratégique : profiter d’une situation dramatique pour faire avancer l’écriture inclusive, laquelle marque un pas de plus, comme proteste justement Claude Haenggli, vers la mort de la langue française. Si c’est une simple question de forme comme vous le prétendez, alors convenez que les circonstances amènent à oublier cette novation militante qui divise les libraires pour d’abord sauver le livre et la culture. Vous pourrez toujours la reprendre quand les illettrés seront largement majoritaires.
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