Responsables et donc professionnels : auteur, un métier à comprendre

David Pathé Camus - 28.10.2019

Edition - Société - agent littéraire - auteurs profession - contrat édition livre


DOSSIER – Dans le cadre du dossier sur les agents littéraires que propose David Pathé-Camus, la place de l’auteur mérite que l’on s’y attarde. Que ce soit pour en finir avec des clichés ou enfoncer quelques salvatrices portes ouvertes. Dans cette seconde partie, sont abordés quelques éléments clefs de la vie du créateur.


l'écrit, un sport de combat - pixabay licence
 

Les agents ont mauvaise réputation. Andrew Wylie, l’un des plus célèbres d’entre eux, est même surnommé « le chacal ». Paradoxalement, il me semble qu’en France ce sont surtout les auteurs (du moins les auteurs sans agent) qui se font l’écho de cette mauvaise réputation. Les éditeurs se sont longtemps méfiés des agents, mais cette situation a évolué. Ainsi, le site Internet du SNE a-t-il supprimé ce qu’il avait de négatif à leur égard, et nombre d’éditeurs n’ignorent plus l’intérêt qu’ils ont à travailler avec des auteurs représentés par des agents — surtout quand ceux-ci sont rémunérés par les auteurs eux-mêmes !
 

Le nerf de la guerre, ou garder son calme


C’est sans doute là que le bât blesse — comme souvent. L’argent. Et les auteurs insuffisamment au fait des pratiques de l’édition s’empresseront de mettre éditeurs et agents dans le même sac et de les qualifier de méchants noms d'oiseaux. Oui, les éditeurs gagnent leur vie en commercialisant des livres écrits pas des auteurs. Oui, les agents gagnent leur vie en cédant des droits de livres écrits par des auteurs.

Mais n’est-ce pas la raison pour laquelle les auteurs sont allés les trouver ? Je me souviens de deux auteurs venus solliciter mes services, et dont le travail m’avait suffisamment impressionné pour que j’accepte de les représenter. Ils m’avaient écrit, peu après avoir reçu mon mandat de représentation, pour l’un : « N’y a-t-il pas moyen de faire en sorte que ce soit l’éditeur qui vous rémunère ? », et pour l’autre : « Un an pour un contrat, c’est quand même un peu long. »

Beaucoup d’agents sont frappés par des requêtes de ce type quand ils reçoivent des auteurs dont l’œuvre les intéresse. Généralement, la conversation ne va pas plus loin. Et c’est avec une pointe de regret teinté de soulagement que nous laissons partir ces auteurs dont nous savons pertinemment qu’ils auraient pu bénéficier de nos services — mais pas maintenant, hélas. On ne peut pas aider autrui contre son gré. 

L’avantage d’un agent, c’est qu’il est capable de marier au mieux les intérêts financiers et artistiques des auteurs qu’il représente. 
 

Le temps de l'écriture et du travail


En tant qu’agent, je connais parfaitement les contraintes financières auxquels sont soumis les auteurs débutants, auxquels j’ai envie de dire : « Vous pensez gagner 3000 € parce que vous signez tel contrat. Mais moi je pense qu’en fait vous en perdez dix fois plus. Ce qu’aurait pu vous rapporter tel autre de vos ouvrages, si vous lui aviez consacré deux ou trois ans de votre vie plutôt que deux ou trois mois. » 

Tout le monde n’est pas Balzac ou Simenon, capables de produire des chefs-d’œuvre en un temps record. Et puis, parfois, il suffit d’un livre. Une vie d’auteur ne se mesure pas à la quantité de titres publiés. Deux livres médiocres ne font pas un bon livre. 

Même si certains éditeurs ont pris les devants et réduit leur production (avec pour conséquence une augmentation des ventes, m’a d’ailleurs dit l’un d’eux), ce n’est pas le cas de tous. Le souci d’une maison d’édition est aussi de faire tourner sa machine — et ces livres payés des clopinettes, vite envoyés au casse-pipe et vite oubliés, peuvent remplir leur office. Ils peuvent rapporter des subventions et font marcher les tuyaux. (Ces si fameux tuyaux dans lesquels un éditeur pourra d’ailleurs envoyer toutes sortes de produits à l’initiative desquels il est : novélisations, documents d’actualité, déclinaisons à l’infini de BD à succès, récits mettant en scène telle ou telle star, et autres ouvrages de commande supposés répondre à une « demande du public » plus ou moins identifiée.) 

Comme je l’ai déjà expliqué, un éditeur travaille pour sa maison d’édition — un éditeur (« editor ») est un « acheteur ». Si les maisons d’édition travaillent avec des auteurs, s’il peut leur arriver de les aider (y compris financièrement), elles n’en restent pas moins des entreprises commerciales et non caritatives. 

C’est d’ailleurs pour cette raison que les auteurs viennent frapper à leur porte : pour qu’elles commercialisent leur production. 
 

Connaître son métier : auteur, qu'est-ce ?


Une chose me frappe, chez beaucoup d’aspirants auteurs — mais a priori, si vous lisez cet article cela ne devrait pas vous concerner —, c’est leur manque absolu de connaissance du monde de l’édition. Je ne parle pas des ressorts intimes des maisons ou du processus de fabrication des livres, mais de choses beaucoup plus élémentaires, comme la différence entre « édition à compte d’auteur » et « édition à compte d’éditeur », ce qu’est un « à-valoir », ou bien encore la persistance de ce que je qualifie de légendes de l’édition, comme : « “Les éditeurs ne lisent pas les manuscrits”, “Il faut habiter à Paris pour être publié”, “Les éditeurs ne vous publient que si vous êtes déjà connu”, “Mon livre n’a pas marché, mais c’est parce que mon éditeur n’a pas fait de marketing” » , etc.

Rien de tout cela n’est vrai, mais cela revient pourtant régulièrement. Je peux le comprendre — il est toujours difficile de s’entendre dire que son manuscrit a été refusé parce qu’il n’était pas bon, ou que son livre n’a pas marché parce que c’est le lot de presque tous les livres, hélas. Mais quitte à pénétrer un marché, et à nous lancer dans l’aventure de la publication, n’avons-nous pas tout à gagner à prendre la mesure de ce marché ? 



 
Il faut du temps pour faire une œuvre, bâtir une relation avec les libraires et les lecteurs en général. Il faut du temps pour être connu — et faire connaître son œuvre. Les auteurs ayant du succès dès leur premier ouvrage sont une exception. (Et je ne suis pas sûr, d’ailleurs, que ce succès soit toujours un bienfait.) 

Si je voulais résumer, et en grossissant le trait, je pourrais dire que les auteurs, en plus d’être soumis aux aléas du marché, aux éditeurs et aux pouvoirs publics, sont bien souvent victimes de leur méconnaissance du système. 
Cette méconnaissance suscite angoisse et désarroi chez les auteurs, et une grande méfiance envers les éditeurs et les agents — qu’ils s’imaginent s’en mettre plein les poches.
 

Devenir professionnel, la responsabilisation


La vérité, c’est que beaucoup d’agents et d’éditeurs (directeurs de collections ou patrons de petites maisons) peinent eux aussi à gagner plus qu’un SMIC, et ont un ou plusieurs autres métiers à côté : pigiste, auteur, traducteur, professeur, libraire, consultant, conférencier, etc. Nous sommes pauvres nous aussi, mais nous n’osons pas l’avouer. Cela nuirait à notre réputation.

Nombre de problèmes entre éditeurs, agents et auteurs, reposent sur des malentendus, et les idées préconçues que nous nous faisons les uns des autres. Ce qui me ramène à ce que j’appelle “le secret des agents” : “Se voir, se parler.” Tout ce qui nous met en relation les uns avec les autres — salons, conférences, débats, foires, forums, etc. — revêt une importance considérable, en nous permettant de mieux appréhender les contraintes et pratiques de la soi-disant “partie adverse”. 

Méconnaître un système n’est pas un tort en soi. Mais si vous estimez, en tant qu’auteur, que votre signature vaut quelque chose, et qu’elle ne vaut pas moins en bas de votre contrat d’édition qu’en haut de votre livre, alors vous n’avez pas d’autre choix que de vous professionnaliser, ou en tout cas vous faire accompagner par des professionnels. 

Peu importe que ceux-ci soient des agents, et/ou des syndicats ou des associations d’auteurs, tant qu’ils vous sortent de la solitude à laquelle vous contraint l’exercice de votre art, et vous permettent de bénéficier d’une expertise autre que celle de votre éditeur sur votre œuvre, vos contrats. 
 
Prochain article : “Au service d’autrui.”

 
Précédemment : Auteurs et malheurs

Dossier - Profession : agent littéraire, un métier mal connu


Commentaires
Mon premier manuscrit arrive à terme. Je sais (je sens), à l'aune de quelques avis enflammés de pros, qu'il va défrayer la chronique. Eh bien, même là, je sens (je sais) que je serai floué, que le système, que la machine éditoriale avec tous ses maillons biens huilés, va très largement se sucrer sur la bête, car les pourcentages de droits d'auteur sont "institutionnellement scandaleusement bas", et qu'il va m'être difficile, voire impossible, de les négocier progressivement à la hausse, ses mâchoires d'acier trempé ne me laissant guère le choix que d'abdiquer à l'hégémonie de sa loi d'airain.
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