Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Revenir à Emmanuel Bove, et ne jamais plus le quitter

La rédaction - 10.05.2017

Edition - Librairies - Emmanuel Bove - prix mémorable initiales - auteur littérature oublié


En janvier de chaque année, les librairies Initiales décernent leur prix Mémorable. Une librairie, c’est avant tout un fonds, c’est pourquoi a été créé un prix qui salue la réédition d’un auteur malheureusement oublié, d’un auteur étranger décédé encore jamais traduit en français, ou d’un inédit ou d’une traduction révisée complète d’un auteur. 


Sans titre
Julien B., CC BY SA 2.0

 

C’est l’occasion de dépasser la sacralisation de la figure de l’auteur et de rendre hommage à ce qui fait aussi un livre : son édition, le travail du texte, sa traduction, l’audace de ceux qui le transme ent. Le prix Mémorable : le prix d’un amour total pour le livre. Il salue cette année l’indispensable réédition par L’Arbre vengeur du premier roman d’un auteur trop méconnu : Emmanuel Bove

 

Il y a mille façons d’arriver à Bove. J’y suis d’abord venu par Raymond Cousse, écrivain et dramaturge dont j’avais lu avec excitation le féroce pamphlet Apostrophe à Pivot et que la quatrième de couverture présentait comme ayant fortement contribué à sortir de l’oubli l’œuvre d’Emmanuel Bove. Je suis aussi venu à Bove par Henri Calet, découvert à vingt ans, suivi de Georges Hyvernaud et de Raymond Guérin. Chercher à en savoir plus sur ces auteurs, c’était très souvent rencontrer, au coin d’une phrase, le nom d’Emmanuel Bove.

Il baignait dans une lumière voilée, celle-là même qui enveloppe les écrivains dont la carrière littéraire s’est fracassée sur la guerre de Quarante, passés à l’as d’un changement d’époque, trop humbles, trop à hauteur d’homme. C’est resté, je crois assez vrai : aller à Bove ne se fait pas par hasard. Camus, Sartre, Céline et consorts, l’école se charge d’en gaver la population.

Bove : jamais. Il faut en trouver l’accès.

Et quand, enfin, le chemin a été parcouru et qu’on pousse pour la première fois la porte de l’œuvre bovienne, qu’on en lit les premières phrases, on se dit, comme l’écrit si justement son biographe Jean-Luc Bitton : « Maintenant, je suis tranquille, je sais que je vais aller de merveille en merveille. »

On pénètre alors instantanément, et sans même le savoir, la fraternité aussi secrète que réelle qui rassemble par l’esprit tous les lecteurs de Bove. Elle se révèle à vous dans les moments les plus incongrus. Découvrir par hasard que votre interlocuteur est un bovien vous le rend immédiatement sympathique – j’en ai souvent fait l’expérience – et peu importent alors les différences entre vous : une bulle se crée, une communauté d’âme qui fait évidence. 
 

"Quand on y est, on n’en part plus"


Quelle ironie, tout de même ! Son entrée en littérature s’était faite avec Mes amis, dont L’Arbre vengeur a donné ce e réédition que notre prix Mémorable récompense aujourd’hui. Mes amis, l’histoire d’un homme miséreux et seul, que sa misère même enferme dans la solitude, et qui cherche désespérément à créer un lien avec le monde autour de lui, allant de rencontre en rencontre et n’y trouvant qu’espoirs déçus. Dans ses écrits, Bove s’est assis du côté des mal-aimés et des mélancoliques – il ne fut pas un écrivain du bonheur.

S’il eut du succès avec ses premiers livres, il s’est mis en marge du milieu li éraire, refusant de parler de lui, s’effaçant derrière ses personnages, par pudeur, sans posture. Pas isolé ni reclus, mais évitant la lumière. Quel étrange coup du destin qui fait de ses livres le ciment d’une communauté hétéroclite et sincère qui se reconnaît dans ce ton particulier, ce e sorte d’ironie empathique, presque fraternelle, avec laquelle Bove parle des humiliations de la vie. 

 

« C’est sûr qu’on vit plutôt mal lorsqu’on vit pour soi-même », écrivait Gilles Vidal dans Tombeau d’Emmanuel Bove, un court texte paru à L’Incertain en 1993. Bove, qui avait refusé toute forme de collaboration pendant la guerre et s’était réfugié à Alger avant de rentrer à Paris à l’automne 44, est mort le 13 juillet 1945 au 59, avenue des Ternes. Si son œuvre fut longtemps invisible, ce n’est aujourd’hui plus le cas. Pourtant rien n’est fait, il ne faut pas baisser la garde. Bove est
 

là, mais bien peu connu. C’est à croire que toujours son œuvre devra lutter pour ne pas tomber dans l’oubli. Elle peut compter sur la communauté des boviens qui n’aime rien plus que trouver de nouveaux membres et faire découvrir Bove à quelqu’un comme on lui ferait une tape amicale sur l’épaule. Ce prix Mémorable pour Mes amis, c’est un peu ça, une tape amicale. Un conseil d’humanité partagée. Et quand vous aurez lu Mes amis, vous irez de merveille en merveille. 
 

Parce qu’il y a mille façons de venir à Bove, mais quand on y est, on n’en part plus. 
 

par Philippe Marczewski, Livre aux Trésors (Liège) 
 

en partenariat avec le réseau Initiales