Rimbaud, une carrière de journaliste en géopolitique internationale

Nicolas Gary - 16.05.2014

Edition - Société - Arthur Rimbaud - politique internationale - presse française


Voilà deux semaines, le libraire Jacques Desse nous faisait part d'une découverte inédite, dans l'iconographie rimbaldienne. Deux photos originales étaient découvertes dans les archives de Paul Claudel, grand admirateur du jeune poète.  « C'est à Rimbaud que je dois humainement mon retour à la foi », assurait-il, et la présence de ces clichés dans ses documents personnels était particulièrement significative. 

 

 

Rimbaud par Carjat (1871). Archives Claudel © Indivision Paul Claudel. 

 

 

Mais Rimbaud a également connu une carrière de journaliste que l'on connaît moins bien. À vrai dire, dont on a totalement occulté l'existence. Il s'agit même de publications du jeune Arthur, réalisées de son vivant, et qui demeurent encore inconnues des appareils critiques - et par extension, du grand public. 

 

Le Temps, était, en 1885, l'équivalent du Monde, en matière de quotidien. Or, la publication d'articles de Rimbaud, à cette date, signifie clairement qu'il ne s'agissait plus du jeune Voyant, mais bien de l'exilé parti en Éthiopie - cette seconde vie d'explorateur et négociateur, vendeur d'armes et d'autres. 

 

On connaît de cette époque quelque 180 lettres qu'il écrivit à sa famille et ses relations professionnelles. Jacques Desse nous a signalé ces articles, dont il avait été fait état en septembre 2012, dans la Revue des Ressources

Le consul anglais, major Piten, est rentré hier d'une sortie armée sur le Nono-Galla. À la tête de la troupe indigène, il était arrivé à destination en deux jours ; mais il est retourné en grande hâte, abandonnant aux Gallas les chevaux et mulets de sa troupe, ainsi que son propre fusil et sa tente. Il paraît que l'on n'a tué personne, mais, dans la bousculade, les chevaux ont eu peur des coups de fusil, et cavalerie et infanterie de chaque parti se sont mis à fuir dans toutes les directions. (Le Temps, 9 juin 1885, p. 1)

Les amateurs de Rimbaud auront reconnu ces lignes. Leur origine ne fait pas de doute, puisque la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet en possède un manuscrit, recopié par Isabelle Rimbaud : ces textes sont de l'ancien poète. C'est une surprise de taille : des articles rédigés par Rimbaud ont donc été publiés par Le Temps(prédécesseur et équivalent du Monde, en plus conservateur), et ce, durant la « deuxième vie » de Rimbaud, après l'abandon de la littérature et l'exil.

Ces lettres sont, comme le Rapport sur l'Ogadine, une adaptation par Rimbaud de notes transmises par son adjoint Sotiro. Elles sont éminemment plus « rimbaldiennes » que le sec et presque administratif Rapport sur l'Ogadine. On y retrouve l'ironie mordante de celui qui se moquait des mésaventures des autres et se plaisait à tourner les pompeux en ridicule, en particulier dans ce passage qui fait du responsable anglais d'Harar, le lieutenant Peyton (ici rebaptisé « Piten »), une sorte de Quichotte. C'est le même humour pincé et vachard que celui du Rimbaud potache de 1870, dans Le Libéral du Nord, ou du Rimbaud de la maturité, dans les lettres à Alfred Ilg commentant les ronds de jambes italo-abyssins. D'autres textes de la même veine figurent dans Le Temps et ailleurs. Nous avons tâché de les inventorier (toutes les lettres de Harar ou d'Aden ne sont pas attribuables à Rimbaud…), et nous les publierons.

 

Souvenons-nous que Rimbaud avait rêvé, dans un premier temps, d'être journaliste, et avait même tenté d'être engagé dans le Journal de Charleroi ! C'est grâce à la numérisation des périodiques que ces textes ont pu être exhumés par l'attentif libraire, pour qui la conclusion s'impose : l'ensemble des écrits de Rimbaud n'est, à l'heure actuelle, toujours pas connu, et de grandes découvertes restent encore à faire. D'ailleurs, les photos trouvées chez Claudel ne le démontrent-elles pas ? 

 

 

 

 

Mais surtout, ces textes découverts, écrits dans une période que l'on estimait avoir maîtrisée, dans la vie de l'écrivain, soulèvent d'autres questions.

En effet, par-delà l'aspect strictement documentaire et historique, la diffusion dans la presse de l'époque de notes de Rimbaud rencontre une problématique qui a fait couler beaucoup d'encre : Rimbaud avait-il complètement renoncé à l'écriture et au monde européen, ou aurait-il eu un nouveau projet – en continuation ou en rupture avec ses ambitions littéraires - ? Nous n'avons pas d'opinion sur ce point, qui dépasse d'ailleurs largement nos compétences, mais nous remarquerons en passant que le nom de Rimbaud apparut au moins deux fois dans Le Temps à cette époque, dans des pages qui n'avaient pas encore été relevées.

 

Jacques Desse, sollicité par ActuaLitté, insiste : « Je ne suis pas autre qu'un amateur, et je n'ai pas le savoir pour dire ce qu'il en est. Comme un amateur, je peux désigner, aux archéologues et aux chercheurs, des espaces à creuser, peut-être pour trouver de nouvelles pistes. » D'autant plus que pour mesurer les similitudes, les études aujourd'hui passent par de puissants ordinateurs et logiciels, permettant des études stylistiques poussées. 

 

« Il existe aujourd'hui une trentaine de textes - que je tiens à disposition des personnes intéressées - qui mériterait d'être étudiée. Chacun traite de l'actualité internationale, et montre un intérêt tout particulier pour la géopolitique. Si - et j'insiste, si… - Rimbaud envoyait bien des articles à la presse française, cela bousculerait un peu la caricature que l'on a de cet ermite aventurier réfugié en Afrique. Comme les photos que nous avons récemment dévoilées, et qui contredisent l'image mythologique que l'on entretient autour du poète. » 

 

« À toutes les étapes de sa vie, Rimbaud a publié dans la presse, des premiers temps, aux derniers jours, et il semble évident qu'il y avait une attirance spécifique pour le journalisme. Bien entendu, cela ne colle pas avec l'image du poète révolté, et présente un personnage plus complexe et passionnant encore que l'idée qui nous est parvenue. Cela ne récuse absolument pas l'homme « aux semelles de vent », bien au contraire. Il faut simplement être disposé à faire de nouvelles découvertes sur cet homme. » 

 

L'intégralité de l'article Rimbaud, dans Le Temps, est disponible sur Gallica.