Affaire De Luca : "On ne juge pas la culture, on n’arrête pas la libre pensée"

Nicolas Gary - 23.09.2015

Edition - Justice - Roberto Saviano - Antoine Gallimard - Erri Luca


La justice italienne a vu le procureur général réclamer une peine de prison de 8 mois contre l’écrivain Erri De Luca. Engagé contre le projet ferroviaire de ligne à grande vitesse, l’auteur attendra le 19 octobre pour le verdict. Mais dans l’intervalle, les soutiens se sont multipliés, de part et d’autre des Alpes – et pas des moindres.

 

Erri de Luca

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

« Dans les déclarations faites publiquement, il a commis l’incitation au sabotage. Il est incontestable que nous devrions conclure à la responsabilité pénale de l’accusé, tout en prenant en compte des circonstances atténuantes », a pour l’instant déclaré le juge. NO TAV (Treno ad alta velocità), le mouvement qui souhaite empêcher la création de la ligne de train aura tout de même profité d’une belle exposition médiatique, dans ce procès.  

 

La salle d’audience était remplie, et durant les deux heures de plaidoirie de l’accusation, la protestation était palpable, relate la presse italienne. Or, les réactions tant de politiques que d'intellectuels se sont rapidement multipliées sur tous les réseaux possibles. 

 

Le maire de Naples, Luigi de Magistris, fut le premier à gazouiller pour exprimer sa solidarité vis-à-vis de l’écrivain. « Depuis le début de la journée, je soutiens Erri et, donc, la justice. On ne juge pas la culture, on n’arrête pas la libre pensée », affirme-t-il. Des dizaines d’autres lui ont emboîté le pas, quel que soit leur parti politique et parfois même, des personnalités qui s’opposent sur l’échiquier politique.

 

Erri De Luca le soulignait cependant : il ne se sent pas le rôle du martyr. Avoir affirmé que la ligne TAV devait être sabotée ne fait de lui qu’un opposant. Et le procureur a pourtant tenté de le faire passer pour un criminel, dont la parole a une importance décisive. Ce qui serait peut-être nier le pouvoir de réflexions des individus...

 

Saviano, Gallimard, tous en choeur

 

Roberto Saviano est également intervenu dans le débat : « Je suis en désaccord sur bien des points avec De Luca, mais ma proximité avec lui, de corps et d’esprit, est totale », assure-t-il. Le comportement de la justice est « honteux et inquisitoire. [...] Ce procès est une barbarie. »

 

D’autant plus qu’avant le procès, les soutiens se firent rares : intellectuels et célébrités ont pris leur temps avant de s’engager. De Luca leur avait même trouvé des circonstances atténuantes, « ils ont tous une famille ». Mais Saviano en rajoute une couche : « Les écrivains italiens ? Ils n’existent pas. Et, sauf à de rares exceptions, c’est un groupe sans importance qui se liguent les uns contre les autres, pour soutirer quelques misérables ventes de livres, qui se jalousent pour des prix littéraires que plus personne ne connaît, qui se vendent pour des apparitions à la télévision. » (via Il libraio)

 

Et de brosser un triste tableau d’une solidarité totalement disparue dans le pays, entre intellectuels. Voire, la disparition d’intellectuels. Or, dans le cas présent, « faire preuve de solidarité, ce n’est pas pour vendre quelques livres de plus, et, donc, ils n’en manifestent pas ». 

 

De son côté, l’éditeur français de De Luca, Antoine Gallimard, qui publie également les ouvrages de Saviano, refuse que l’on muselle l'auteur, et lui apporte un soutien « sans réserve ». Cité par l’AFP, il ajoute : « Éditeur d’Erri de Luca en France, je tiens à exprimer mon entière solidarité à l’homme et à l’écrivain que nous accompagnons depuis longtemps. »

 

Et de poursuivre : « Le parquet de Turin a requis une peine de prison ferme. Sans préjuger de l’issue du procès, nous voulons affirmer que La parole contraire ne doit en aucun cas être bâillonnée. »

 

Dans cet essai, l’écrivain défend sa position contre le tunnel Lyon-Turin, qui est à l’origine de tout ce mouvement.


Pour approfondir

Editeur : Editions Gallimard
Genre : sociologie faits...
Total pages :
Traducteur : danièle valin
ISBN : 9782070148677

La parole contraire

de Erri De Luca

"Je revendique le droit d'utiliser le verbe "saboter" selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple: une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d'un établissement ou d'un service. Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote. Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent. L'accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe "saboter" a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d'"entraver". Les procureurs exigent que le verbe "saboter" ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens. Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d'une société étrangère. J'accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire. " Erri De Luca. Auteur d'une œuvre abondante et l'un des écrivains italiens les plus lus dans le monde, Erri De Luca est aujourd'hui poursuivi en justice pour avoir soutenu le mouvement NO TAV qui s'oppose à la construction de la ligne à grande vitesse du val de Suse.

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