Roland Barthes et le haïku : de l'insaisissable à l'inachevé

Khalid Lyamlahy - 11.02.2015

Edition - Société - Roland Barthes - poésie haiku - écriture


À l'heure où paraît la première grande biographie de Roland Barthes par Tiphaine Samoyault aux Éditions du Seuil1, au moment où la France célèbre le centenaire du sémiologue qui a marqué son paysage littéraire et critique du siècle dernier, l'urgence de découvrir ou redécouvrir Roland Barthes semble toujours d'actualité.

 

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Roland Barthes - kevin, CC BY 2.0

 

 

Certes, on continue à citer ses théories structuralistes, on enseigne toujours dans les filières de Lettres ses Mythologies ou ses Fragments d'un discours amoureux, on évoque constamment ses analyses sur Racine ou sur le Nouveau Roman et on relit toujours avec la même émotion son Journal de deuil ou son Roland Barthes par Roland Barthes. Pourtant, l'identité et le parcours du personnage continuent à dissimuler une part de mystère et nourrir une forme de fascination qui dépasse de loin les limites de ses travaux critiques et académiques.

 

Ce natif de Cherbourg qui a passé son enfance à Bayonne avant de connaître la consécration à Paris a laissé le souvenir d'une vie riche, animée, mais étrangement dominée par le goût de l'inachevé. Roland Barthes a consacré l'essentiel de sa vie à l'exercice d'une quête qui est demeurée incomplète, jusque dans la symbolique de son accident mortel ce 26 mars 1980, jour où il est fauché par une camionnette alors qu'il se rend au Collège de France. 

 

Souvent oubliée ou omise, cette dimension de « quête inachevée » prend précisément tout son sens dans les derniers cours que Roland Barthes a donnés au Collège de France autour de la création du roman2 et qui sont rarement cités dans la panoplie de ses œuvres. Tout au long de ces séances stimulantes où Roland Barthes explore les chemins qui mènent à la création romanesque, il est souvent question de quête et d'inachevé.

 

Chez Barthes, l'écriture a souvent le parfum du fuyant et de l'insaisissable. À ce sujet, Roland Barthes commence son premier cours en affirmant qu'il cherche une nouvelle écriture, capable de refonder le projet littéraire tout en le connectant avec la perspective d'une vie nouvelle ou « Vita Nova » comme il l'appelle à la suite de Dante.

 

Tout au long de ces cours où Barthes réfléchit sur la façon dont on peut approcher et écrire le roman, la recherche s'effectue sous le signe de l'ouverture permanente et du déplacement constant des références littéraires et culturelles. Pour Barthes, l'écriture n'est pas un acte figé, mais plutôt un processus dynamique. La meilleure preuve de ce « dynamisme » est son recours – pour le moins inattendu et surprenant – au haïku, une forme de poésie japonaise brève dont il constitue la pièce maîtresse de son projet de construction du roman. Barthes, qui a déjà eu l'occasion de se frotter à la culture japonaise dans L'Empire des signes, semble trouver dans le haïku une réponse à sa quête de nouveau et à son besoin de structuration du cours.

 

Il va même jusqu'à évoquer « un enchantement » du haïku qui fait naître « un désir de production » littéraire. Il est certainement intéressant de noter que cette forme de poésie brève et instantanée intègre à merveille la double dimension de l'insaisissable et l'inachevé, ouvrant la voie à l'exercice de la relecture et de l'interprétation. Plus loin dans le cours, Barthes suggère que l'écriture du roman peut commencer par la prise de notes quotidiennes, à la fois brèves et instantanées, éphémères et fuyantes, exactement comme les brefs haïkus de Bashō. 

 

Il serait certainement difficile de résumer en quelques lignes la richesse des idées et des raisonnements développés par Barthes dans ses cours au Collège de France autour de la préparation du roman. Néanmoins, l'idée de cette quête inscrite entre l'inachevé et l'insaisissable semble traduire toute la profondeur inépuisable de ses réflexions.

 

Rapatrié depuis un espace géographique et culturel éloigné (le Japon), symbolisant l'éternelle quête du (re) nouveau et le désir inassouvi d'une liberté de réflexion et de création, le haïku barthésien incarne parfaitement cette combinaison décisive de l'insaisissable et de l'inachevé.

 

L'héritage de Roland Barthes se lit peut-être ici, dans cette leçon d'ouverture qui brise les frontières traditionnelles de la littérature et convoque des références inattendues pour nourrir la soif d'apprentissage et le désir de création. Roland Barthes nous a quittés ce 26 mars 1980 dans des circonstances tout aussi imprévues que dramatiques. Tels les mots d'un haïku japonais, ses paroles se sont évanouies en laissant cet impact bref et percutant que seule la littérature semble pouvoir offrir et cultiver.

 

Avec Barthes, on a affaire à ce goût d'insaisissable et d'inachevé qui traduit toute la beauté et la difficulté de la création littéraire. Le 2 décembre 1978, dans la séance introductive de ses cours, il nous laissait déjà un testament qu'il serait utile de rappeler : « [...] je pense que dans l'activité d'une vie, il faut toujours réserver une part pour l'Éphémère : ce qui a lieu une fois et s'évanouit... ». 

 

Par Khalid Lyamlahy 

 

1 Tiphaine Samoyault, Roland Barthes, Éditions du Seuil, Collection : Fiction & Cie, 2015, 715 p.
Roland Barthes, La Préparation du Roman 1 et 2, Cours et séminaires au Collège de France (1978 — 1979 et 1979-1980), Éditions du Seuil, Collection Traces Ecrites, 2003, 480 p.