Romain Lucazeau : “La science-fiction fait partie du quotidien”

Auteur invité - 07.06.2017

Edition - Société - science fiction france - littérature imaginaire librairies - entretien Romain Lucazeau


La science-fiction retrouve peu à peu de la place dans les librairies et touche un nouveau public. C’est l’occasion de mettre en lumière quelques textes contemporains d’un genre qui recommence à parler de et à son époque. Et de demander à un jeune auteur phare de cette nouvelle génération ce que signifie écrire de la SF aujourd’hui. 


Red Morning
Rennett Stowe, CC BY 2.0

 

La science-fiction, c’est ringard, c’est pour les ados attardés, les rêveurs, les pas-sérieux. Voilà plus ou moins l’opinion inconsciente qui s’est imposée depuis la fin des années 80, au fur et à mesure que ce genre autrefois vénéré, symbole de la contre-culture et profondément engagé politiquement, s’est enfoncé dans une longue traversée du désert médiatique. 
 

Alors que la littérature à destination des adolescents émergeait et gagnait en richesse et en visibilité, la science-fiction est devenue plus dure, plus pointue, et les best-sellers sont devenus plus rares, entraînant une lente disparition des rayonnages. Il y a vingt ans, on trouvait encore les nouveautés au format poche dans les supermarchés. Aujourd’hui, il devient difficile de les trouver dans les librairies où les rayons sont devenus rachitiques. 
 

Et pourtant, quelques coups d’éclat récents nous laissent entendre que la vapeur serait en train de s’inverser. La Horde du Contrevent d’Alain Damasio s’est vendu à plus de 200 000 exemplaires tandis que la polémique qui a entouré la remise du prix Hugo 2015, sur fond d’engagement littéraire et politique, a démontré que le genre était loin d’être inoffensif, mais avait tout à voir avec la société d’aujourd’hui. 

 

ENTRETIEN - Dans Latium, premier roman en forme de pavé vertigineux, Romain Lucazeau transcende ses classiques, entre space opera, pure SF et références au théâtre de Corneille ou à la Rome antique. Rencontre. Vous débarquez dans le monde de la SF française de manière tonitruante. Est-ce que Latium est une première expérience romanesque ou bien d’autres romans, dont nous n’avons pas connaissance, ont servi de matrice à ce travail très abouti ? 
 

Romain Lucazeau Je n’ai pas l’impression de débarquer de manière « tonitruante ». J’ai commencé à écrire des nouvelles en 2008, et un certain nombre d’entre elles constituent des premières ébauches de thématiques, de personnages ou de scènes qui ont ensuite été incorporées dans Latium. Vers 2010-2011, j’ai décidé qu’il était temps de me mettre à un texte de science-fiction plus long et abouti. J’ai décidé d’arrêter toute production tierce (nouvelles, articles, prises de position diverses sur le genre...) pour ne pas parasiter ce travail, qui s’est avéré très long et pénible – bien plus que ce que j’avais anticipé. 
 

Mon projet initial, que j’ai arrêté au bout d’une petite centaine de pages, était trop ambitieux pour constituer un premier roman : je ne savais tout simplement pas faire, car il s’agissait d’exposer le déploiement d’une civilisation sur le temps long. Je garde l’idée en tête, je ne me sens pas encore à la hauteur de la tâche. Rendez-vous dans une petite dizaine d’années ! 
 

On sent bien sûr dans Latium un goût prononcé pour la science-fiction et ses codes. Êtes-vous un grand lecteur de SF ? 
 

Vous m’avez démasqué. Je suis un lecteur et un amateur névrotique. Je vais voir TOUS les films, même les pires nanars, dès lors qu’il s’agit de SF. J’ai lu tout ce que je pouvais durant mes études. Il y avait – je ne sais pas s’il s’y trouve encore – un local à l’École normale supérieure, géré par l’association des élèves, qui s’appelait la « SF-thèque/bédéthèque », dont la mezzanine accueillait un canapé défoncé dans un fatras indescriptible de livres, beaucoup offerts par les éditions Présence du Futur, que je salue au passage pour ce geste. J’y ai dévoré les classiques de l’âge d’or de la SF, et d’autres moins connus. 



 

Quand on vous lit, on a le sentiment que la science à proprement parler vous intéresse moins que la philosophie qui guide cette science. Est-ce que, d’après vous, l’enjeu majeur de la science-fiction, aujourd’hui mais peut-être aussi depuis toujours, réside plus dans la réflexion que dans le divertissement ? 


Mais vous allumez une mèche de dynamite avec cette question faussement naïve ! Pour faire vite, il y a deux camps, historiquement bien identifiés. Ceux qui pensent que la science-fiction est la continuation de la science et de son potentiel émancipateur, et ceux qui considèrent ce genre comme un acte métaphysique. J’appartiens plutôt au deuxième groupe. J’ai essayé d’être scientifiquement aussi sérieux que possible. Je n’écris pas (pour l’instant) de fantasy. Mais le socle se situe plutôt du côté du questionnement philosophique. 
 

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Concernant la dimension de divertissement, je m’inscris en faux à l’égard d’une telle dichotomie. De mon point de vue, ce que le lecteur cherche dans une certaine science-fiction, c’est le « wow effect » lié au fameux « sense of wonder ». Il faut que le lecteur en ait pour son argent en matière de vertige et de stimulation de l’imagination. Cela passe par des récits aux décors cosmiques, par des artefacts merveilleux, mais également, potentiellement, par l’aperçu de profondeurs métaphysiques et existentielles. 
 

Latium dénote dans le paysage littéraire, en particulier parce qu’il brasse savamment différent genres, des motifs de la Rome antique jusqu’au théâtre du XVIIe siècle en passant par le space opera. Aviez-vous le souhait, en écrivant, de vous affranchir d’un certain académisme très codifié de la SF traditionnelle ? 
 

Dans Latium, je rejoue les codes et les archétypes à l’aune de thématiques qui me sont propres. Mon idée, dès le départ, était de faire formellement de la SF, mais avec un contenu différent de ce que proposent les auteurs américains ou britanniques : un contenu culturel continental, voire enraciné dans un héritage antique qui ne leur est pas forcément si familier (à l’exception de quelques « grands » tels que Dan Simmons). 
 

Nous sommes beaucoup à penser que la science-fiction vit un tournant de son histoire, après une traversée du désert de quelques décennies. Avez-vous la sensation que le genre est en train de se trouver un nouveau souffle ? 
 

Je ne crois pas à une quelconque traversée du désert de la science-fiction. La science-fiction fait partie du quotidien, tant en matière de produits culturels que d’expérience vécue. Pas une journée sans que les acteurs de la Silicon Valley n’annoncent de nouvelles percées en intelligence artificielle, ou que l’on ne reçoive des photos prises par des robots sur Mars ou autour de Saturne...
 

“La France a un problème avec l'imaginaire” (Stéphane Marsan, Bragelonne)


Dans un tel univers, la question de la spécificité du genre se pose avec acuité. J’y réponds par un effort de convergence, en matière d’exigence stylistique, avec la littérature que nous qualifions de « blanche » dans notre milieu – la littérature générale, dite mainstream

 

Entretien réalisé par Grégoire Courtois. 
Dossier coordonné par Grégoire Courtois, Obliques (Auxerre) 

en partenariat avec le réseau Initiales