Royaume-Uni : qui sacrifier, des librairies ou des bibliothèques ?

Antoine Oury - 05.06.2015

Edition - Bibliothèques - bibliothèques - Royaume-Uni - étude pilote prêt numérique


Le fameux rapport portant sur les projets pilotes de prêt numérique en bibliothèque, notamment accessible à distance, a été publié ce matin même par la Society of Chief Librarians, la Booksellers Association, la Society of Authors, l'Association of Authors Agents et la Publishers Association. Autrement dit, toute l'interprofession s'était entendue pour un bilan. Mais ce dernier risque à nouveau de diviser.

 

Ereader PocketBook Aqua

Une bonne douche froide pour le prêt d'ebooks ? (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Commençons par l'info-choc de ce rapport : d'après les résultats obtenus dans les établissements de Peterborough, Newcastle (pour la partie citadine), Derbyshire et Windsor (pour la partie rurale), pratiquement aucun emprunteur de livre numérique n'a acheté le même titre. En effet, moins de 1 % des emprunteurs aura utilisé le bouton « Achetez ce livre », à côté des titres des catalogues de bibliothèques. Ce qui, en soi, n'est pas bien étonnant : dans la mesure où le titre est ou sera disponible, pourquoi l'acheter ?

 

L'autre donnée à prendre en compte concerne les librairies physiques. Tim Godfray, le directeur exécutif de la Booksellers Association, nous avait rappelé combien le prêt numérique, surtout à distance, pourrait porter un coup fatal aux librairies. « Ici, au Royaume-Uni, il est possible d'emprunter un ebook d'une bibliothèque publique depuis chez soi, depuis son lieu de travail, 24/24h, d'un clic et gratuitement... C'est tellement simple ! Pour emprunter un livre papier, il faut sortir de chez soi, aller à la bibliothèque, emprunter l'exemplaire, s'inscrire, puis le rendre une fois lu. Si les lecteurs peuvent emprunter aussi facilement un livre à la bibliothèque, vont-ils vraiment se déplacer en librairie ? », nous expliquait-il à l'occasion de la Foire de Londres.

 

Il faut se souvenir que, contrairement à la France, les librairies britanniques ne sont pas intégrées dans le processus de constitution de fonds des bibliothèques. À ce titre, PNB apparaissait d'ailleurs comme un des rares exemples intégrant le réseau de librairies.

 

Godfray, toujours, souligne tout ce que les résultats peuvent avoir d'effrayant auprès du Bookseller : « 39 % des usagers ayant empruntés un livre numérique ont expliqué qu'ils iraient moins en librairie, 37 % qu'ils achèteraient probablement moins de livres papier, et 31 % qu'ils achèteraient moins de livres numériques », explique-t-il. « Si les bibliothèques publiques sont en mesure de prêter des ebooks comme elles le souhaitent, sans contrôles justes et équilibrés, de nombreux pans commerciaux de l'industrie du livre seront lésés. »

 

Naturellement, chacun défend son pré carré, et les inquiétudes des libraires sont à prendre en compte. Mais, lorsque l'on visualise les graphiques complets, on relativise quelque peu.

 

Bleu foncé : n'achète pas; Vert : le fera moins; Bleu clair : le fera plus; Rouge : n'achète plus; Violet : ni plus, ni moins, en pratique. De haut en bas : acheter des ebooks, acheter des livres papier, aller en librairie.

 

 

L'arrivée d'une offre de livres numériques a attiré de nouveaux usagers en bibliothèque (4 % du nombre total), et la plupart des usagers se sont déclarés heureux de voir ce service inédit leur être proposé. Néanmoins, 95 % assurent que plus de choix (893 titres étaient proposés) les motiverait à emprunter. Par ailleurs, 28 % des usagers ont signalé que le service était « inutile » en l'absence de compatibilité avec le Kindle.

 

Le rapport complet est disponible ci-dessous. Globalement, les conclusions donnent un peu l'impression que les libraires et éditeurs s'inquiètent, mais les bibliothécaires considèrent que le service de prêt à distance « leur permet de mieux servir leurs usagers », comme le souligne la Society of Chief Librarians. Par ailleurs, le rapport Sieghart recommandait un développement de l'offre numérique dans les établissements, afin d'en améliorer la fréquentation. Autrement dit, les débats n'ont pas beaucoup progressé.