Rushdie : "Cette époque nous demande de nous définir par la haine"

Clément Solym - 12.08.2013

Edition - International - Salman Rushdie - fanatisme religieux - montée de la haine


Que reste-t-il à dire pour Salman Rushdie, sur ses années de fugitif, quand la fatwa fut lancée le 14 février 1989 par l'ayatollah Khomeini, sur Radio Téhéran ? Lors de la journée d'inauguration du Festival international d'Édimbourg, le romancier n'a pas manqué de revenir sur cette période, devant une salle comble. 

 

 


 

 

« Je pense que l'une des caractéristiques de notre époque est cette montée d'une culture d'un sentiment d'offense ressenti. C'est à mettre en relation avec ces politiques identitaires, où l'on vous invite à définir votre identité de manière restrictive - vous êtes un Occidental, un musulman, quoi que cela puisse être », explique le romancier.

 

Et de poursuivre que ce changement d'approche aboutit à une définition par la négative ultime. Loin de se présenter en tant que personnes selon de ce que nous aimons, « cette époque nous demande de nous définir par la haine... Ce qui vous caractérise, c'est ce qui vous emmerde. Et si rien ne vous emmerde, qui êtes-vous ? » 

 

Une analyse d'autant plus juste qu'elle intervient alors que les tensions ont monté d'un cran, suite à des violentes attaques contre une femme sur le réseau Twitter. Cette culture de la haine, Rushdie la fait remonter à la chute du communisme, et parallèlement, la montée du fanatisme religieux. Qui dans son cas a abouti à la fatwa de 89. 

 

D'ailleurs, il se souvient de la clandestinité comme une sorte de comédie quotidienne pour le personnage qu'il était devenu, Joseph Anton, en référence à Joseph Conrad et Anton Tchekhov. Cette période de protection permanente débouchait parfois sur des situations cocasses. Ainsi, ce dîner chez son compatriote écrivain, Hanif Kureishi, en présence d'un policier. Or, ce dernier oublie son arme dans l'appartement, et voilà que Hanif sort en courant dans la rue, pistolet à la main pour le rendre à son propriétaire...

 

La crise de la haine

 

Pour revenir à cette crise de haine, Rushdie considère qu'à la chute du rideau de fer, des enclaves identitaires se sont formées. Et battues à mort pour préserver leur esprit ou leur tribalisme. « Et puis, le fanatisme religieux est arrivé, et pas spécialement l'islamisme. En Inde, il y a la montée du nationalisme hindou, et en Amérique, le pouvoir de l'église chrétienne. »

 

De là, la transition vers les Versets sataniques, pour lequel il n'attendait pas une telle haine. Aucun de ses précédents ouvrages n'avait trouvé grâce aux yeux des dirigeants musulmans conservateurs. Pourquoi avec celui-ci en aurait-il été autrement ?

 

La chose qui le rend cependant optimiste, c'est de découvrir que certaines des personnes qui avaient pris part à l'autodafé de son livre à Bradford, ce 14 février 89, regrettent aujourd'hui leur acte. Des regrets motivés par des raisons différentes, certes - la liberté d'expression pour certains, des résultats contraires aux attentes pour d'autres. « Mais ce qui est intéressant, c'est qu'ils ont tous dit : ‘Nous ne referions pas quelque chose de semblable.' »