Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Russie : assignée à résidence, la directrice de la bibliothèque d'Ukraine saisit la CEDH

Clément Solym - 09.02.2017

Edition - Justice - directrice bibliothèque Ukraine - Moscou assignation résidence - procès Droits Homme


Natalia Sharina, directrice de la bibliothèque ukrainienne de Moscou, avait été arrêtée en octobre 2015, suite à l’intervention, indirecter, du président Vladimir Poutine. Accusée d’incitation à la haine et d’hostilité, elle contre-attaque aujourd’hui, après une année d’assignation à résidence... Rendez-vous devant la Cour européenne des Droits de l'Homme.

 

 

 

Fin janvier, l’Australian Library and Information Association avait fait parvenir une lettre de soutien à la directrice, dénonçant une situation devenue délirante. Le procès de la directrice, qui avait débuté en novembre 2016, virait à la chasse aux sorcières – elle-même avait plaidé non coupable devant les nouvelles accusations portées : à l’extrémisme s’était ajouté le détournement de fonds.

 

Ce que l’on sait réellement, c’est que la bibliothèque ukrainienne de Moscou contenait des livres – certes... – qualifiés par les autorités de russophobes. Et on ne plaisante pas avec la Sainte Mère Russie, ni son illustre défenseur Vlad' Poutine. Une littérature intolérable pour Moscou, qui surfait par ailleurs sur les conflits avec l’Ukraine, pour alimenter les tensions.

 

Dans son courrier, l’ALIA soulignait que la directrice est restée en résidence surveillée depuis octobre 2015. L’accusation de détournement de fonds, survenue en avril 2016, avait prolongé sa détention à domicile. Un traitement « totalement disproportionné et inutile, et une attaque contre les bibliothèques et les bibliothécaires », indiquait le courrier.

 

« En tant que tel, c’est une agression contre la démocratie, l’apprentissage et la culture », insistait l’organisation, rejointe par l’IFLA – International Federation of Library Associations and Institutions.

 

Lors de la première audience du procès, en novembre 2016, le procureur avait listé une looooooongue série d’ouvrages soit interdits, soit jugés dégradants pour l’image même de la Russie. « Je ne comprends pas l’accusation, et je ne me sens donc pas coupable », assurait alors Natalia Sharina.

 

Bien entendu, en tant que directrice, la présence de ces documents tombait sous le coup de sa responsabilité. Et leur mise à disposition du public n’était pas du tout acceptée par Moscou.

 

La meilleure défense sera l'attaque

 

Mais voilà : pour riposter, Natalia Sharina a choisi de saisir la Cour européenne des Droits de l’Homme, à Strasbourg, et faire valoir ses droits. Son avocat, Ivan Pavlov, a assuré que « les autorités ne nous ont pas fourni une justification assez convaincante pour prolonger l’assignation à résidence ».

 

Mieux : « Le refus complet de lui permettre de quitter son appartement a un effet néfaste sur sa santé, tout comme l’interdiction d’utiliser toute forme de communication. »

 

Ce rebondissement fait suite à la campagne qu’Amnesty International avait lancée pour demander sa libération, en novembre 2016. « Natalia Sharina est une prisonnière d’opinion et doit être libérée immédiatement et sans condition. » Le message était facilement intelligible.

 

Idéologie et politique détruisent encore les livres, dénoncent les écrivains russes 

 

Pour l’avocat, les ramifications géopolitiques de cette affaire ne font aucun doute : « Ce n’est pas un hasard si c’est la bibliothèque de littérature ukrainienne qui a été fouillée et pas une biélorusse ou une cosaque. » La prise de pouvoir par des forces pro-russes dans l’Ukraine orientale en octobre 2014 éclaire en effet plus facilement l’arrestation de la directrice de l’établissement.

 

Dans le même temps, la directrice par intérim de l’établissement a estimé que les dommages matériels subis par la bibliothèque se chiffraient à 2,2 millions de roubles –, et ce, après l’intervention des forces de police. Le même jour, le tribunal de Mechtchanski (arrondissement de Moscou) décidait de prolonger l’assignation à résidence jusqu’au 28 avril 2017.

 

Et Moscou n’est pas étranger aux actes de censure, parfois moins flagrants...

 

via InfoDocket, Guardian