Le livre d'Alexander Litvinenko, maintenant classé "document extrémiste"

Nicolas Gary - 29.07.2015

Edition - International - Alexander Litvinenko - Vladimir Poutine - livre opposant


Ancien agent des services secrets russes, Alexander Litvinenko est décédé d’un empoisonnement, considéré par l’enquête de Scotland Yard, depuis novembre 2006, comme un meurtre. Exposé aux radiations du polonium 210, détectées dans ses urines, Litvinenko s’était fait de Vladimir Poutine un ennemi puissant, qui aurait pu avoir un intérêt à sa mort. Et de toute manière, il a décidé d’éradiquer son souvenir...

 

2013_11_060045 Alexander living in the death

Gwydion M Williams, CC BY 2.0

 

 

L’affaire est en train de rebondir passionnément, alors que le magistrat britannique en charge de l’affaire accuse Moscou de lui mettre des bâtons dans les roues. Dmitri Kovtoune et Andreï Lougovoï pourraient être à l'origine de la mort de l'opposant russe, selon les enquêteurs britanniques, mais la situation est aujourd’hui particulièrement tendue. 

 

Il y avait tout d’abord eu le refus de témoigner, alors que le juge Robert Owen sollicitait la présence de Kovtoune. Et peu après, la déclaration fracassante du père de Litvinenko, qui dévoile les derniers mots de son fils, sur son lit de mort : « Papa, Poutine m’a empoisonné. » Le père avait nié l’existence d’une lettre posthume, témoignage accablant contre le président russe, mais cette fois, les déclarations sont d’une tout autre nature.

 

Le juge Owen commence à se méfier, et redoute que le retrait soudain de Kovtoune ne soit que le fruit d’une vaste mascarade, destinée à semer le trouble dans l’enquête. Kovtoune, pour sa part, a toujours soutenu que Litvinenko souffrait de troubles mentaux, le qualifiant de personne désespérée, « prêt à tout pour atteindre ses objectifs financiers ». Et que, bien entendu, il ignorait tout de cette histoire de polonium 210 que l’on avait mis dans la tasse de thé de la victime, avant que les médias n’en parlent...

 

En parallèle de ces démêlés judiciaires, on apprend que l’unique livre écrit par Litvinenko vient de se retrouver sur liste noire. Rangé dans la catégorie des « documents extrémistes », le gouvernement russe vient officiellement de le censurer.

 

Ouvrage digne d'un écrit de terroriste

 

Selon l’éditeur anglais, Gibson Square Books, « le Kremlin est clairement en train d’utiliser son cyber pouvoir grandissant pour créer un fossé numérique autour de la Russie et l’isoler de toute information qu’il refuse à sa population. » Et d’ajouter que, depuis le début de l’enquête en février dernier, les attaques se sont multipliées. La disparition du livre, au sein même du territoire en est une manifestation évidente, estime l’éditeur.

 

« Une cour fédérale de Russie a placé Blowing up Russia, d’Alexander Litvinenko sur la liste des matériaux extrémistes le 12 janvier 2015, et en a retiré tout accès à sa version numérique, faisant de sa diffusion un crime. » Yuri Felshintinsky, coauteur, a découvert cet état de fait par un concours de circonstances déplorable. « Il est clair que le Kremlin a relancé sa politique de guerre froide, par la désinformation des Russes, avec un esprit de vengeance », conclut l’éditeur. (via The bookseller)

 

Peacemaker Putin Reflection on Chechnya 1999 and the FSB 'False Flag' Russian Apartment Bombings that triggered yet another war

Tjebbe van Tijen, CC BY ND 2.0

 

Originellement, le livre de Litvinenko avait été autopublié : aucune maison d’édition ne souhaitait prendre le risque de le faire sortir, et d’encourir les foudres du pouvoir. Après la mort de Litvinenko, Felshtinsky est entré en relation avec l’éditeur anglais, pour que le livre puisse malgré tout voir le jour. Les droits de traduction ont été vendus dans 21 pays à ce jour. 

 

En France, c’est Calmann-Lévy qui avait fait paraître l’ouvrage en novembre 2007, Le temps des assassins. 

 

L'enfer s'installe confortablement

 

La politique envers l’édition continue donc de se durcir sous le régime Poutine, alors que les libraires ont déjà essuyé une première vague d’humiliation. Le gouvernement a en effet proposé une série de mesures destinées à leur venir en aide. L’une d’entre elles consiste à commercialiser des ouvrages de propagande nationaliste, pour bénéficier d’un avantage fiscal. 

 

Dimitri Livanov, ministre de l’Éducation et des Sciences, veut ainsi « aider à la promotion et la vente de ces livres qui ont une valeur historique ». Et dans le même mouvement, « contribuer à l’éducation patriotique de la population locale ». Pour le ministre, la mesure augmentera « les ventes de littérature de haute qualité, ainsi que la présence de livres sur la culture, l’art, l’histoire et l’éducation ».

 

Début juillet, le gouvernement a également prévu d’autres mesures pour soutenir la librairie. Une législation qui ne date en fait pas d’hier, puisqu’elle se base sur une pratique de l’URSS : les locaux propriétés de l’État sont mis à disposition des libraires, moyennant un loyer extrêmement préférentiel. Des taux préférentiels, toujours dans l’idée de diminuer les charges des libraires, et qui font, de même, craindre à une tentative de prise de contrôle de la part de l’État, sur les établissements qui l’accepteraient. 

 

Une situation éminemment paradoxale, alors que l’ensemble du pays est en train de célébrer une année entière de littérature, dans le cadre de festivités nationales. 


Pour approfondir

Editeur : Calmann-Levy
Genre : pamphlets...
Total pages :
Traducteur : véra darboy
ISBN : 9782702138342

Le temps des assassins

de Alexandre Litvinenko et Iouri Felchtinski

Le 23 novembre 2006, alexandre litvinenko, ancien agent des services secrets russes réfugié en grande-bretagne en 2000, mourait empoisonné après plus de trois semaines d'atroces souffrances dues à l'ingestion d'une substance radioactive, le polonium 210. Les regards se sont immédiatement tournés vers moscou, car litvinenko, dissident d'une nouvelle génération, s'était penché sur les conditions d'accession au pouvoir en 2000 de vladimir poutine, l'ex-patron des services de sécurité russes, le fsb. litvinenko et son coauteur, iouri felchtinski, ont enquêté en particulier sur la série d'attentats commis en septembre 1999 dans plusieurs villes de russie, qui provoquèrent la mort de plus de trois cents personnes et créèrent une psychose providentielle : ils permirent à poutine de se présenter à l'élection présidentielle de 2000 en champion de la sécurité, et l'attribution des crimes aux tchétchènes prépara l'opinion au lancement de la deuxième guerre de tchétchénie, guerre qui justifia la prise en main du pouvoir par les services secrets. Litvinenko et felchtinski analysent notamment l'attentat terroriste déjoué à temps dans la ville de riazan et avancent qu'il aurait été monté de toutes pièces par le fsb. ils révèlent la collusion entre les milieux du crime organisé et les structures de sécurité de l'état - dont le fsb - et la reproduction des méthodes des premiers par les seconds (attentats, assassinats commandités, enlèvements, extorsions de fonds). Cette enquête, à base de faits, de noms, de dates, de témoignages et de documents, s'appuyant sur le pointage des incohérences véhiculées par la presse officielle, met à jour les réseaux d'influence qui ont asservi l'état, assassiné des concitoyens et fomenté un complot digne de l'incendie du reichstag en 1933. c'est le tableau inquiétant d'une ancienne superpuissance en pleine dérive mafieuse, sous le regard approbateur des plus hautes autorités de l'état qui nous est dressé par litvinenko et felchtinski. Le temps des assassins a été interdit en Russie. Nombre de ceux qui ont contribué à sa publication sont morts assassinés.

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