S'estimant victime de Christian Jacob, un libraire saisit le Défenseur des droits

Nicolas Gary - 29.02.2016

Edition - Justice - librairie Delvaux - Christian Jacob - Défenseur droits


De passage sur France Inter, Christian Jacob a été invité à évoquer le sort de la librairie Delvaux, située à Provins, dont il est maire. On se souvient qu’entre le gérant de l’établissement et le député Les Républicains, la situation s’était passablement dégradée. Fleur Pellerin, alors ministre de la Culture, s’était émue du comportement de la municipalité, « particulièrement choquant et triste ». 

 

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Au moins peut-on garder un peu d'humour...
 

 

Même rue de Valois, la tension entre le libraire et le maire avait étonné : « Choquant, car comment ne pas y voir une manœuvre délibérée dont les victimes sont les Provinois qui risquent de perdre leur seule librairie ? Triste, parce qu’en tant que ministre, je me bas au contraire pour que la culture innerve tout le territoire au service des Français. »

 

Le libraire, Jean-Philippe Delvaux, n’avait pas caché que certaines méthodes employées par la mairie auraient mis son établissement dans une délicate situation. L’introduction d’un appel d’offres pour des achats de papeterie à destination des enseignants avait été remportée par la ville de Meaux. 65 km séparaient désormais les habitants de Provins de leur fournisseur. 

 

À l’époque, le maire expliquait : « On s’est engagé à travailler avec quelqu’un de raisonnable. À partir du moment où il attaque la municipalité, on ne peut plus travailler avec lui. Alors pour faire cesser les polémiques, j’ai lancé un appel d’offres. »

 

Depuis septembre 2015, l’affaire semblait apaisée, et le libraire, dans tous les cas, s’était volontairement réduit au silence. Mais l’établissement, lui, était toujours menacé de faillite, après les coups portés. Sur Inter ce matin, le député-maire estime que la perte de ce marché « représente moins de 4 % de son chiffre d’affaires... d’ailleurs vous ne l’entendez plus ce libraire ». 

 

L’appel d’offres, insiste-t-il, fait que la mise en concurrence a joué, et que la librairie de Seine et Marne a remporté le projet. « On n’était pas obligé de passer par un marché public : je pense qu’il était plus simple de le faire, en transparence, parce que l’argent de la ville, c’est votre argent, c’est l’argent des contribuables. Et donc cet argent, on doit l’utiliser avec attention. » 

 

Un prochain appel d’offres interviendra, et « peut-être que ce libraire reviendra dans la course. Mais voilà : si vous ne l’entendez plus, ce n’est pas le fait du hasard ». Ah non ? Du tout. 

Un silence ? Non : une attente, nuance

 

ActuaLitté a donc pris contact avec Jean-Philippe Delvaux, pour savoir ce qui expliquait le silence. « Christian Jacob a raison, l’appel d’offres n’était pas nécessaire. Mais il oublie de préciser que c’est à Meaux que les gens seront fournis – et qu’une franche amitié lie les deux villes. » Une allusion, possiblement, aux liens entre Jean-François Copé et Christian Jacob...

 

Selon le libraire, l’appel d’offres, tranché par la mairie, n’avait pas non plus d’arguments si supérieurs pour qu’on privilégie la ville voisine. « En outre, des enseignants de la ville sont venus nous passer commande, à travers leur coopérative, parce qu’ils ne sont fournis qu’avec des délais comptés en semaines, là où l’appel d’offres impliquait 48 heures. »

 

Par ailleurs, le maire ne compte pas si mal : « Effectivement, en regardant mon bilan, il y a une perte de 40.000 €, qui équivaut à peu près à 4 %. Là encore, il faut rappeler ce que sont les marges bénéficiaires d’une librairie. Et combien une perte pareille peut avoir de conséquences pour nos commerces. » Avec une marge nette autour de 1 %, le calcul se fait rapidement. 

 

« J’ai envisagé de vendre l’établissement pour un euro symbolique, à l’un des salariés, parce que j’ai bien compris que le problème, c’était moi. Sauf que la banque a refusé le projet. Fin août, nous serons dans une position critique : licencier pour maintenir l’activité, ou ne pas faire la rentrée. » 

"Victime de discrimination"

 

L’idée que le maire avait fini par en vouloir personnellement au libraire ne date pas d’hier : déjà, en juillet 2015, Jean-Philippe Delvaux soulignait : « Bien sûr, je reçois des soutiens de commerçants, sauf qu’un climat de peur et de crainte s’instaure. “Je pourrais avoir besoin d’un retour, à un moment ou un autre, alors je préfère me taire.”, m’explique-t-on souvent. On ne peut que constater une attitude hostile, et injustifiée, qui s’opère en toute légalité. Si l’on souhaitait que la librairie ferme, en toute discrétion, cela ne s’organiserait pas mieux. »

 

Or, en plus de la perte du marché public, il encaissait également celle de l’Office du tourisme, qui rapportait 10 à 15.000 € annuels, à travers un emplacement de dépôt-vente de livres dont il avait la charge.

 

Alors quid de ce silence ? « Si l’on ne m’entend plus, c’est simple : je m’estime victime de discrimination, sur une base politique. Dans un État de droit, les citoyens ont recours aux autorités compétentes. Par son attitude, M. Jacob menace de faire disparaître la dernière librairie de Provins, ville rurale qui compte trois collèges et trois lycées. Alors j’ai pris le parti de saisir le Défenseur des droits et de demander son intervention. »

 

Et le Défenseur lui a répondu, par ailleurs, la semaine passée : le dossier est bien pris en compte, et tout ce qui pourra y être versé permettra de l’étudier au mieux. « J’attends que M. Toubon se prononce », conclut le libraire.