Dans son ouvrage Cannibale lecteur, Pascal Vandenberghe accorde une place de choix à Saint-Simon – comment faire autrement ? Sur les soixante chroniques du texte, le duc méritait bien un morceau de roi... 

Jean-Baptiste van Loo (1684-1745), portrait de Louis de Rouvroy, duc de Saint-Simon, chevalier des Ordres du Roi en 1728.
 
 

Œuvres à la fois historiques et littéraires, les mémoires existent depuis l’Antiquité. L’un des mémorialistes les plus prolifiques de l’âge classique fut le duc de Saint-Simon. Petit voyage au siècle de Louis XIV.
 
Par Pascal Vandenberghe

De Jules César à Winston Churchill, les mémoires constituent un genre littéraire et historique traversant les âges et offrant une peinture toujours vivante d’une époque. À l’âge classique, plusieurs mémorialistes ont marqué leur siècle : La Rochefoucauld (1613-1650), dont on a surtout retenu les Maximes, son quasi contemporain le cardinal de Retz (1613-1679), mais aussi, un peu plus tard, le duc de Saint-Simon (1675-1755) – à ne pas confondre avec le comte de Saint-Simon (1760-1825), un lointain cousin philosophe et économiste, fondateur du saint-simonisme qui, en tant que penseur de la société industrielle, eut une grande influence sur nombre de philosophes du XIXe siècle.
 
Appartenant à la noblesse des deux côtés de ses origines (son père a été fait duc par la grâce de Louis XIII en 1635, et sa mère est parente de la duchesse d’Angoulême, de la future princesse des Ursins, de Madame de Montespan...), Louis est filleul de Louis XIV. Élève d’un disciple du philosophe et théologien Malebranche, sa jeunesse est studieuse, et son goût de l’écriture précoce. 

Entré à dix-sept ans aux Mousquetaires, il participe à différentes opérations militaires. Son père meurt en 1693. Il devient alors duc de Saint-Simon, pair de France, comte de Rasse, marquis de Ruffec, et j’en passe. La même année, il achète un régiment de cavalerie. Mais des guerres plus « civiles » l’occupent : Louis XIV a décidé de choisir la plupart de ses ministres dans le tiers état, et les fils naturels, légitimés de Louis XIV franchissent pas à pas le chemin qui les mènera au plus près du trône à la mort du roi, en 1715. On sent poindre chez Saint-Simon ce qui sera la trame de ses mémoires : la nostalgie d’un âge d’or de la monarchie, dont il pressent, sans être pour autant l’annonciateur de la Révolution française, que le chemin sur lequel elle s’est engagée, avec la monarchie absolue incarnée par le Roi- Soleil, la mènera irrémédiablement à sa chute, sa dissolution. 

Il commence la rédaction de ses Mémoires en 1694 (il n’a pas vingt ans) : au repos dans un camp du Palatinat, il entreprend « d’écrire aussi ceux de ce que je verrais dans le désir et dans l’espérance d’être quelque chose, et de voir le mieux que je pourrais les affaires de mon temps ». Il les refondra et les complétera vers 1740 et au-delà. Il se marie et partage son temps entre l’armée, Versailles et Paris. En 1697, la guerre dite de la Ligue d’Augsbourg prend fin avec le traité de Ryswick, et notre duc se tourne de plus en plus vers la vie de cour. 

Appelée aussi « guerre de neuf ans », elle opposa une large coalition européenne à la France de Louis XIV, alors au sommet de sa gloire, mais affaibli militairement et politiquement par les conséquences de la révocation de l’édit de Nantes et de ses visées expansionnistes, en particulier outre-Rhin. 

En 1702, il quitte le service du roi, déçu de n’avoir pas été promu comme il l’espérait. Seule sa capacité à demeurer un courtisan assidu lui épargne la vengeance du souverain. 

Quand Louis XIV meurt, le 1er septembre 1715, le dauphin étant trop jeune, le duc d’Orléans devient régent, s’entoure d’un gouvernement de « conseils », et Saint-Simon est promu conseiller de la Régence. Mais il n’essuiera que mépris de la part de Louis XV, après la disparition du Roi- Soleil et la Régence. 

En 1724, après la mort du duc d’Orléans, écarté par le duc de Bourbon devenu Premier ministre, Saint-Simon se déclare « mort au monde ». Il se consacre alors à des travaux de généalogie et d’histoire, continuant à amasser ce qui fera la matière de ses mémoires, en « pompant » aussi allègrement dans le Journal tenu par le marquis de Dangeau entre 1684 et 1720. Mais les années 1723-1728 sont pénibles, et il a encore du mal à trouver sa voie dans l’écriture. Publiés en 1717, les Mémoires du cardinal de Retz le fascinent. Et le « grand Voltaire » est un autre rival auquel Saint-Simon veut se mesurer, littérairement parlant: il travaillera à ses Mémoires de 1740 à sa mort, en 1755, ajoutant, complétant, fignolant l’ouvrage. 

Placés sous séquestre après sa mort à la demande de ses créanciers, les onze portefeuilles des Mémoires – 173 cahiers, 2854 pages – purent être récupérés par le duc de Choiseul et, après moult pérégrinations, atterrirent enfin à la Bibliothèque nationale. Comme ce fut le cas pour le cardinal de Retz, la première édition complète des Mémoires de Saint-Simon ne fut publiée que plusieurs décennies après sa disparition, entre 1829 et 1830. 

L’intérêt de ces Mémoires est multiple. C’est d’abord une peinture dans laquelle la « griffe du peintre » raconte l’histoire – déformée, naturellement – d’une époque.

C’est ensuite le récit d’une époque charnière de l’histoire de France, et les dernières décennies du règne de Louis XIV, qui fut le plus long que la monarchie française ait connu – soixante-douze ans ! –, les portraits qu’il dresse, les scènes qu’il raconte, sont un document unique.

Mais c’est aussi une œuvre littéraire reconnue aujourd’hui comme l’une des plus importantes du XVIIIe siècle. Considéré comme « le plus balzacien avant Balzac » par Albert Thibaudet (Critique littéraire aujourd’hui oublié, 1874-1936, était fort apprécié dans l’entre-deux-guerres), maîtrisant parfaitement tous les effets de la rhétorique, mais sans avoir l’air d’y toucher, il fut admiré par Stendhal (vantant sa «belle musique»), Chateaubriand, Proust, Hugo, Flaubert, Colette, Montherlant, ou encore MargueriteYourcenar.

Dans ses Histoires naturelles, Jules Renard écrivit: « Il me suffit de lire une page de Stendhal ou de Saint-Simon pour rougir. » Quant à Émile Zola, il définit parfaitement, dans le Roman expérimental, les qualités de mémorialiste de Saint-Simon: 
 

Chez nos plus illustres auteurs, on sent la rhétorique, l’apprêt de la phrase ; une odeur d’encre se dégage des pages. Chez lui, rien de ces choses : la phrase n’est qu’une palpitation de la vie, la passion a séché l’encre, l’œuvre est un cri humain, le long monologue d’un homme qui vit tout haut. 


Œuvre monumentale (huit volumes dans «La Pléiade»!) – dont j’ai dû, pour cette raison, reporter à une date ultérieure la lecture intégrale –, les Mémoires de Saint-Simon existent dans plusieurs éditions « abrégées », avec une sélection de textes permettant de « se faire une idée ».

Mais c’est naturellement très frustrant, d’autant plus que Saint-Simon est certainement l’un des auteurs qui ont le plus à pâtir d’une lecture fragmentée. Si vous disposez du temps nécessaire pour vous engager dans une lecture intégrale, alors vous êtes drôlement chanceux ! Les autres, dont je suis, devront pour l’heure se contenter des trois volumes de textes choisis et présentés dans la collection «Folio» par Yves Coirault – qui a aussi dirigé l’édition de « La Pléiade ». 

Ce sont certainement ses «portraits» – au vitriol en cas de détestation, naturellement – qui en sont les moments littéraires les plus jouissifs. Pioché au hasard : 
 

Le serpent qui tenta Ève, qui renversa Adam par elle, et qui perdit le genre humain, est l’original dont le duc de Noailles est la copie la plus exacte, la plus fidèle, la plus parfaite, autant qu’un homme peut approcher des qualités d’un esprit de ce premier ordre, et du chef de tous les anges précipités du ciel. 


Servez chaud ! 



OUVRAGES PRINCIPAUX:
Louis de ROUVROY, Duc de SAINT-SIMON (1675-1755), Mémoires (1740-1750), Gallimard, coll. «folio classique»:
Tome 1: Mémoires, 2009
Tome 2 : Mémoires, suivi de Lettre anonyme au roi et œuvres diverses, 1994
Tome 3 : Mémoires, La mort de Louis XIV (1715), 2008 

POUR ALLER PLUS LOIN:
Louis de ROUVROY, Duc de SAINT-SIMON (1675-1755), Mémoires (1740-1750), Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade » :
Tome 1: Mémoires 1691-1701, Additions au journal de Dangeau (2000)
Tome 2: Mémoires 1701-1707, Additions au journal de Dangeau (1983)
Tome 3: Mémoires 1707-1710, Additions au journal de Dangeau (1984)
Tome 4: Mémoires 1711-1714, Additions au journal de Dangeau (1985)
Tome 5: Mémoires 1714-1716, Additions au journal de Dangeau (2000)
Tome 6: Mémoires 1716-1718, Additions au journal de Dangeau (2000)
Tome 7: Mémoires 1718-1721, Additions au journal de Dangeau (1987)
Tome 8: Mémoires 1721-1723, Additions au journal de Dangeau (1988) 

OUVRAGES CITÉS:
Jean-François Paul DE GONDI, Cardinal DE RETZ (1613-1679), Mémoires (1675-1677), Gallimard, coll. «Folio classique», 2003 
Jules RENARD (1864-1910), Histoires naturelles (1894), Flammarion, coll. «Garnier-Flammarion», 2010 
François de LA ROCHEFOUCAULD (1613-1680), Maximes (1665), Gallimard, coll. «Folio sagesse», 2015 
Émile ZOLA (1840-1902), Le roman expérimental (1880), Flammarion, coll. «Garnier-Flammarion», 2006 




[à paraître 14/02 : Pascal Vandenberghe – Cannibale lecteur Chroniques littéraires et perles de culture – Favre – 9782828917494 – 20 €]

Dossier : Rentrée d'hiver 2019 : une nouvelle année littéraire lancée


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